« Zora, mon amour »

« Zora, Mon amour » un récit de vie écrit par valérie Jean Biographe en collaboration avec Lamria

Récit de vie-Valérie Jean Biographe

Un témoignage de la vie d’une femme meurtrie par les institutions françaises d’Algérie et par la suite par sa famille adoptive.

Extraits du livre

Nous reprenons le récit quand Lamria est adulte à Paris. Pour connaître le début de son histoire avec des extraits choisis CLIQUEZ ICI

Lamria a été adoptée par une famille résident en banlieue parisienne chez qui elle travaille mais qui la maintienne sous leur joug.

Des amies d’infortune comme moi

Les seules « amies » étaient des orphelines comme moi que je retrouvais pour certaines d’entre elles quelquefois à Paris, quelque fois en Algérie lors de mes vacances.

Pendant ces rencontres improvisées, plutôt que de se soutenir entre elles, faire une communauté bienveillante où chacune s’enrichirait de l’autre sachant les sévices que chacune a vécus dans son corps et dans son âme, elles se déchiraient par la défiance qu’elles avaient les unes des autres. Parce qu’elles n’avaient pas appris autre chose qu’à se dénoncer aux sœurs, à se jalouser pour se faire une place, à se trahir pour obtenir un privilège.

Nous n’étions pas libérées du carcan de l’éducation prodiguée par les sœurs, nos rencontres en gardaient la trace avec une ambiance détestable où je ne prenais aucun plaisir, se finissant en bagarres.

Souvent on se retrouvait pour la veillée de Noël mais comme pour nos rencontres, cela finissait toujours mal!

C’est pourquoi j’ai fini par ne plus vouloir les voir.

La seule qui me reste en mémoire, c’est Zhora. Quand nous étions encore à l’orphelinat, je l’aimais beaucoup. la pauvre elle était bossue et subissais régulièrement les sarcasmes des autres filles mais moi je l’aimais. Elle s’est retrouvée comme moi à Paris, à travailler pour l’Ambassade d’Algérie, à Neuilly. Elle est venue me voir au restaurant. M.A me donnait l’autorisation quelquefois de lui offrir le couscous. Je lui ai proposé de la rencontrer au parc avec les enfants qu’elle gardait. Mais comme moi, elle était prisonnière de sa place et n’avait pas le droit de sortir les enfants ailleurs que dans le jardin de la propriété de Neuilly alors nous nous sommes perdues de vue.

Tout cela pour dire que même parmi mes compagnes d’infortune, je n’ai pas trouvé une confidente qui m’ouvre aux réalités de la vie des femmes : les règles, les relations sexuelles, les moyens contraceptifs. Je ne savais rien et je l’ai appris durement.

Le début de mon émancipation

Mes amies marocaines

Un jour pendant mon service, une jeune femme m’a dit en arabe : « Tu travailles ici ? ». J’ai répondu ce que M.A m’avait toujours dit de dire : « Non, je suis chez mon oncle. » quelques temps plus tard, je suis tombée sur elle alors que je faisais des courses dans le quartier. On a davantage parlé et à partir de ce jour là, une relation est née. Elle faisait partie d’un groupe de jeunes marocaines. Elles étaient très gentilles avec moi, elles me sortaient, venant me chercher et me déposant après au restaurant.

Enfin des personnes qui n’abusaient pas de moi mais qui cherchaient à m’aider. Elles me prodiguaient leurs conseils et m’ouvraient les yeux sur la situation anormale que je vivais : « tu es exploitée, tu devrais être mieux payée, tu fais trop de travail pour cette famille ». J’avais du mal à réaliser parce que pour moi cette famille était comme la mienne, qui m’avait accueillie très jeune. Elles m’ont beaucoup appris sur la vie alors que je ne connaissais rien.

M.A me mettait en garde contre elles mais je n’ai jamais eu de problèmes, bien au contraire. En fait il ne supportait pas qu’elle me fasse voir la réalité et qu’il puisse perdre une employée modèle qui faisait tout sans que cela ne lui coûte rien, ou si peu…

Des tentatives de formations avortées

Ces amies me conseillaient de passer mon permis et quand la fille de ma famille adoptive s’est inscrite, j’ai voulu moi aussi le passer et j’en ai parlé à M.A.  Au lieu de m’encourager il m’a ricané au nez en disant: « Toi passer ton permis ! » comme si cela était inimaginable. Chacune de mes tentatives pour progresser et faire de ma vie quelque chose, il les faisait avorter me rabaissant sans cesse en disant que je n’en étais pas capable. Ma revanche c’était que la fille du patron, une fois le permis en poche, prenait la voiture en cachette et m’emmenait dans Paris. J’ai prié Dieu souvent pour qu’il ne nous arrive rien!

Je me souviens avoir demandé à prendre des cours pour travailler dans l’informatique. A l’époque, ces services avaient besoin de main d’œuvre pas trop spécialisée pour faire la maintenance des cartes perforées des premiers ordinateurs. Je voyais là une opportunité pour avoir enfin un métier et un salaire.

Il m’a dit : « oui vas y je ne donne pas deux semaines pour arrêter ! » Et oui, j’ai arrêté car cela coûtait trop cher et en plus j’étais angoissée à l’idée qu’il me mette à la rue. Comme il l’avait fait avec les deux filles qui m’avaient précédée. Alors je perdais courage et revenait au restaurant. C’était facile pour lui, il payait le médecin, le dentiste, me donnait la pièce et avait une esclave à sa botte…car au restaurant, je faisais tout toute seule.

Il m’en voulait également de lui avoir tenu tête alors qu’il s’était mis dans la tête de me marier à un de ses amis, un vieil homme. Il ne voyait que ses intérêts et jamais les miens.

Il m’a dit : « tu finiras comme toutes les orphelines, sur le trottoir ! »

Combien de fois il m’a insultée! Il me lançait souvent à la figure des choses comme « ta mère la pute ». Qui était-il lui pour m’insulter ? Pour insulter ma mère qui était morte pendant la guerre d’Algérie…

Pendant toutes ces années passées dans cette famille, M.A n’a eu de cesse de me rabaisser. A chaque fois que je tentais quelque chose pour sortir de ma condition, il me remettait à ma place disant que je n’étais bonne à rien et j’ai fini par le croire…Je n’avais plus confiance en moi, M.A m’a insidieusement mis dans la tête que je n’étais capable de rien à part frotter, frotter, frotter…

Personne ne m’a jamais éduquée et ces jeunes marocaines m’ont fait grandir.

Il y avait aussi M. O, un homme gentil qui tenait un restaurant et qui se préoccupait de moi. Il me donnait des merguez et me demandais toujours où j’en étais dans mes projets.

Parenthèse

Il faut se rendre compte de ce que je vivais! Un grand écart permanent entre ce que je voyais, ce que je touchais du doigt et l’impossibilité absolue de sortir de l’enferment dans lequel on m’avait jeté.

Par exemple, M.A tournait beaucoup de films dans lesquels il tenait des rôles d’arabe, surtout dans les films sur la guerre d’Algérie. Plusieurs fois, il m’avait emmené sur les tournages où j’ai fait de la figuration. On me donnait un cachet, fastidieux pour moi à l’époque mais que me reprenait M.A le soir! Il aurait pu m’introduire pour que je gagne un peu d’argent avec des petits rôles, non pas pour devenir une star mais pour me permettre de gagner un peu d’argent. Mais non. Il retenait toujours la laisse me laissant à ma condition d’esclave. Je visitais de beaux pays, je faisais de beaux voyages, je résidais dans de belles villas, je rencontrais de belles personnes mais comme un chien suit son maître, pour son agrément à lui, pour le servir mais sans que jamais on ne lui donne les moyens de sa liberté.

J’étais complètement sous sa coupe et quand la liberté frappa à ma porte, je n’étais pas préparée à l’assumer.

21 ans , la majorité me met à la rue

Bien que j’étais de moins en moins naïve, je n’étais malgré tout pas prête à m’assumer seule. Dans ma tête, je croyais que toute ma vie je resterais auprès de cette famille car personne ne m’avait expliqué à mon départ d’Algérie que je serai adoptée uniquement jusqu’à ma majorité !!!

Car tout ce qui me concernait n’était jamais discuté avec moi : je faisais ce qu’on me disait de faire et je n’assistais à aucune conversation. M.A s’occupait bien de l’éducation de ses enfants mais moi j’étais reléguée aux tâches, au travail sans qu’on me parle. Je me souviens que quelquefois quand il parlait à ses enfants sur des sujets qui m’interpellaient, sur lesquels j’aurais pu apprendre quelque chose, il me faisait un signe de la main en ajoutant : « Allez, va-t-en… ». Je suis restée de 1969 à 1975 sans avoir rien appris de la vie. J’étais complètement assistée et là on me disait « va-t-en… » Encore, sauf que cette fois, c’était pour me retrouver à la rue…

Pourtant, on ne me laissa pas le choix. Un matin, je me suis réveillée et j’ai vu deux valises devant la porte : c’étaient les miennes. J’ai appris que je devais partir sans autre ménagement. La femme de M.A, parce que lui était bien trop lâche pour le faire lui même, m’a dit :
– Tu as 25 ans, il est temps pour toi de t’en aller, de quitter notre appartement et de vivre ta vie. » Paniquée, je lui ai répondu :
– « mais où je peux aller, je suis seule, sans argent, je ne connais personne à Paris à part vous ?! »

Je l’ai supplié de me garder mais elle ne fléchit pas répétant seulement : «  non, tu dois partir, tu as atteint l’âge de ta majorité. La suite ne nous regarde pas. » J’étais complètement abasourdie, désemparée. Comment j’aurais pu imaginer que cette famille à qui je m’étais sacrifiée corps et âme pouvaient me lâcher comme un vulgaire paquet après plus de dix ans passés avec eux, au sein de leur famille, partagent tout leur quotidien…

Je n’avais même pas pris une seule adresse de mes amies, j’étais seule, seule, seule.

Heureusement, j’ai rencontré une de leurs amies qui m’a donné un numéro de téléphone de l’une d’elle, que j’ai précieusement gardé.

Dans l’immédiat, je ne voyais que S.pour m’aider. Je l’ai appelé mais à ses dires, elle ne pouvait rien faire pour moi, disant que c’était son père qui décidait de tout et qu’elle ne pouvait s’opposer à sa décision.

Employée de maison

Je me suis souvenue d’une cliente que je servais toujours généreusement. Je l’ai appelée, lui expliquant ma situation. Elle a accepté de m’héberger chez elle, le temps de trouver une solution malgré son mari qui n’était pas content que je sois là. Puis elle a joint une de ses amies au téléphone qui cherchait une employée de maison qui serait nourrie logée. Je fus embauchée et je rejoignis cette famille qui avait deux petites filles à garder. On m’installa dans une chambre. Le travail était moins pénible qu’au restaurant, ma journée s’effectuait de 8h à 20h environ. Malgré ma chance d’avoir trouvé ce nouvel emploi, je pleurais tous les soirs dans ma chambre. Le traumatisme était grand d’avoir été jetée comme une moins que rien et j’avais l’impression que j’allais indéfiniment vivre ça. J’avais le sentiment de tout recommencer à zéro, de devoir effacer toutes ses années de travail, d’avoir vécu tout cela pour rien : il fallait tout recommencer. L’angoisse de mon avenir me laissait tous les soirs abattue.

Je suis restée 5 ans dans cette nouvelle famille jusqu’au jour où, les filles ayant grandi, on n’avait plus besoin de moi.

Pendant plusieurs mois, j’ai enchaîné plein de petits boulots différents qui ne me permettraient pas d’avoir un appartement à moi. Alors je vivais comme une nomade à la merci des hébergements chez les uns et les autres. Pendant cette période, je revenais régulièrement au restaurant, demander des nouvelles avec l’espoir secret qu’il m’aiderait. J’attendais encore tout de ma famille d’adoption à qui j’ai tout donné. Pour moi, il représentait ma famille puisque je n’en avais plus. Je m’étais attachée à eux malgré les humiliations, malgré le travail éreintant, malgré les bassesses et les manipulations et je revenais sans cesse vers eux. Je n’avais pas compris qu’il fallait que je coupe les ponts, que je tourne la page.

Enfin je rencontrai un garçon qui me demanda de l’épouser , je n’étais plus seule