Fils de Chahid

Le livre « Fils de Chahid » avec Mokhtar Ouzebiha

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Accompagnement pour l’édition du livre  de 250 pages : correction, chapitrage par titre, équilibre structure du récit,  travaux scan photo et PAO pour couverture, écriture quatrième de couverture.

EXTRAITS du livre « fils de Chahid »

Réhabiliter la mémoire des martyrs oubliés de la guerre d’Indépendance de l’Algérie

Notamment celle de mes deux oncles aujourd’hui totalement  effacés de la mémoire collective,et dont le sacrifice de leur vie est ignoré.

De 2012 à 2017, j’ai passé mon temps à déposer de la paperasse dans tous les bureaux, sans compter les personnes que j’ai dérangées pour m’apporter leurs témoignages. Tout ça pour un résultat nul. Comme je l’ai déjà dit l’administration algérienne, elle fait et défait sans se demander ce que pense le citoyen. On est vraiment traité comme des sous-citoyens.

Pendant que je courais entre l’APC, l’ONM, la Kasma, le tribunal, la gendarmerie et la direction des Moudjahidine pour rétablir la vérité, c’est-à-dire les droits de mes deux oncles qui auraient dû être acquis d’avance, l’APC a remplacé la plaque à l’entrée de l’école…

Avant c’était l’école DES FRÈRES OUZEBIHA c’est devenu école du CHAHID OUZEBIHA M’hamed…C’est comme si mes deux oncles, son frère et son cousin sont ressuscités, ils ne sont plus martyrs !

Cela prêterait à rire si ce n’était pas une affaire sérieuse. Si l’administration algérienne et ces Messieurs qui s’occupaient des affaires de ses martyrs, en l’occurrence si l’ONM et la Kasma tenaient compte des soucis des familles des martyrs… Car avant de remplacer l’écriteau, on doit avertir la famille de ses chahid (martyrs) pour leur expliquer la raison du changement. Mais rien ! Je dirais même mieux, si quelqu’un demande pourquoi ils font cela, ils dédaigneront la question.

Voilà pour l’école des frères Ouzebiha qui est devenue école du chahid Ouzebiha M’hamed.

12-École chahid Ouzebiha M'Hemed

En ce qui concerne les deux dossiers pour lesquels j’ai couru pendant cinq ans, rien n’a abouti. En Algérie c’est la loi de l’anarchie qui est reine, je suis désolé de le dire. Le dossier de mon oncle Ouzebiha Khelaf est toujours en attente à l’ONM, sans savoir si un jour il sera envoyé au Ministère des Moudjahidine. Mais plus probablement, il ne bougera jamais de là. Car maintenant je sais que le responsable de ce bureau Monsieur Ikhlef Mustapha, ne fait pas son travail comme il devrait le faire. Ou plutôt il fait ce qu’on lui dit de faire et c’est tout. À mon avis, il ne sait même pas ce qui se passe en dehors de son bureau. Il se contente des nouvelles qu’on lui donne un point c’est tout.

Tout le monde sait que le ministre des Moudjahidine avait décidé de clore définitivement les dossiers de reconnaissance en 1998, suite au scandale des faux moudjahidine. Mais encore une fois, cette mesure ne concernait pas les martyrs à qui l’on doit le devoir de mémoire. Pour moi c’est un crime commis par l’État algérien de ne pas le respecter.

Malheureusement ceux qui ont souffert, subirent ces souffrances pour rien et beaucoup parmi eux sont morts et oubliés. Ce sont les omis de la libération.

Quant à ceux pour qui l’on a construit des monuments aux morts… Il n’y a qu’à passer voir dans quel état de délabrement ils se trouvent. Ce qui est normal quand on voit la qualité médiocre des matériaux de construction que l’on a utilisés pour ces édifices. Certains de ces monuments, élevés aux endroits où sont tombés les martyres, ne vont pas tarder à disparaître. Pour d’autres monuments, on dépose des poubelles juste à côté et cela n’indigne personne… Une partie des citoyens qui ne connaissent pas leur histoire, viennent s’asseoir sur ces monuments, qui deviennent des aires de repos.

Et personne ne se soucie de ça, aussi bien les autorités que les citoyens.

Par contre les agents de l’état quand il s’agit de faire leur publicité autour des hommages rendus aux combattants, pour faire voir que l’on s’occupe des martyrs, ils savent faire… ou plutôt se laver avec le sang de ses chouhada de tous les pêchés commis et à commettre et se glorifier eux-mêmes, ils viennent alors faire un tour, sous les caméras et les flashs puis ils s’en vont.

Je le dis, ce n’est pas un mensonge, le devoir de mémoire n’existe pas en Algérie et c’est bien dommage.

Pourquoi le devoir de mémoire n’existe pas en Algérie ? Parce que les anciens maquisards de la première heure et authentiques ont tous été écartés du pouvoir. Les gens comme moi qui ont vécu cette guerre de près, n’ont pas les moyens de faire exister ce devoir de mémoire.

Alors ce que je fais à mon niveau, après avoir constaté que le devoir de mémoire est bafoué, c’est simplement d’apporter un témoignage aux enfants des martyrs, à leurs petits enfants et à toutes les Algériennes et tous les Algériens, fils de martyr ou pas.

J’ai appris aussi une autre information. En haut lieu, on a décidé d’enlever le gel concernant l’arrêt définitif de l’opération de reconnaissance des moudjahidine vivants. Cette décision serait motivée par le souci de permettre à toute une frange d’anciens moudjahidine qui n’ont pas eu l’opportunité de faire valoir leurs droits, de le faire. Pour diverses raisons. Est-ce que Monsieur Ikhlef Mustapha, responsable de l’ONM de la ville Bgayet (Béjaïa), le sait ça aussi. Je ne suis pas sûr. Ou alors s’il sait tout ça et qu’il ne fait rien… Pour en terminer avec lui, je le prie de bien vouloir nous dire ce qu’il fait à la place qu’il occupe ? Il ferait mieux de démissionner de ses fonctions.

Ceci dit malgré les difficultés auxquelles je me suis heurté face à l’administration de notre pays, je ne suis pas près de baisser les bras. Cette fois, je vais écrire directement au ministre des Moudjahidine. Cette lettre sera la clôture du chapitre des martyrs oubliés, car elle s’adresse également aux citoyennes et aux citoyens de notre pays. Réponse ou pas réponse de la part du ministre des Moudjahidine, mes compatriotes sauront ce qui se passe chez nous. Ils doivent savoir que le devoir de mémoire est sacré et que celui ou celle qui se disent citoyens doivent le respecter. Nous sommes tous concernés.

Je l’ai déjà dit maintes fois et je le répète, oublier les martyrs c’est comme si on les tuait une deuxième fois. Je pense sincèrement qu’aucune Algérienne, aucun Algérien ne peut accepter cette injustice que subissent nos martyrs. Parmi eux, il y a des femmes et des hommes. Le cas de mes deux oncles est loin d’être un cas isolé, et il y en a beaucoup plus que ce que l’on imagine.

Cette citation d’Albert Camus, un écrivain célèbre correspond bien au cas de nos martyrs oubliés.

« Les martyrs doivent choisir d’être oubliés, raillés ou utilisés quant à être compris jamais. »

Nos martyrs sont largement utilisés, oubliés certainement et parfois même raillés par certains, mais jamais compris.

Et j’ajoute, on entend sans cesse Allah yerham chouhada en particulier de la part de ceux qui nous gouvernent, tout en sachant qu’un bon nombre de ses martyrs sont oubliés.

À plusieurs reprises j’ai dit que l’État algérien ne se préoccupe pas vraiment ni des martyrs ni de l’histoire concernant la guerre de la libération. À part quand il s’agit de faire sa publicité aux yeux des citoyens ou plutôt des sous-citoyens que nous sommes. Pour une simple et unique raison, la victoire arrachée par les vrais moudjahidine authentiques de la première heure a été confisquée par une minorité de soi-disant anciens combattants qui n’ont vu la guerre que de loin. Et aujourd’hui, ils se croient les gardiens du temple. À entendre parler certains, l’Algérie est leur propriété. Et malheureusement, nous ne savons pas combien de temps cela va encore durer. Tout le monde sait que la guerre de la libération la plupart du temps s’est déroulée dans les montagnes et ses villages. Après la guerre, les villages et leurs habitants ont été complètement oubliés par le gouvernement algérien. De quoi ont-ils bénéficié ces montagnards plus de cinquante ans après la guerre de la libération ? De rien. La plupart de ces villages à moitié détruits, ou complètement détruits sont restés dans le même état que le jour où l’armée française les a laissés.

Quant aux infrastructures de ces villages (Tuddars) qui devaient être réalisés pour que les villageois puissent y rester, on n’en parle même pas. En voici quelques exemples.

Tala Ouriane, c’est mon petit village de vingt familles. Pendant la guerre de la libération, ses habitants se sont engagés avec ardeur en aidant les maquisards jusqu’à la fin de la guerre et ont donné pas moins de onze martyrs à la révolution. Qu’est-ce qu’on a fait pour ce village ? Rien, pas même une petite plaque commémorative pour honorer la mémoire de ses martyrs.

Iâidounene, qui n’est pas loin de Tala Ouriane avec ses vingt-cinq familles. Les habitants eux aussi ont soutenu les maquisards jusqu’au jour où leur village a été incendié par l’armée française. Il ne reste plus rien de ce village qui à lui seul a donné dix-huit martyrs. Deux moudjahidine natifs de ce village sont encore vivants, je leur souhaite longue vie. Rien n’a été fait pour honorer la mémoire de ce village martyr. Ni monument aux morts, pas même une plaque indiquant qu’ici même un village entier a été rasé.

Adrar Oufarnou avec une quinzaine de familles qui a donné lui aussi plusieurs martyrs. Le village a été incendié et même bombardé au Napalm par l’armée française, c’est-à-dire qu’il a été rayé de la carte. Et ceux qui ont pris le pouvoir depuis 1962 en ne faisant rien, l’ont effacé de l’histoire. Je ne vois pas comment on va faire aimer leur pays aux citoyens, si l’on ne leur apprend pas leur histoire et si l’on ne fait rien pour leur rappeler ce qui s’est passé pendant la guerre de la libération. La plupart de nos jeunes n’en connaissent rien.

Les dix-neuf villages d’Iâmranene qui ont donné cent trente martyrs. À ce jour, ce Âarch est resté enclavé dans le même état laissé par la France. Aucune infrastructure, aucun monument historique digne de ce nom n’a été érigé. Quelle scandale pour la mémoire de ces villageois dont j’ai déjà parlé, et dont je sais combien ils ont souffert pendant la guerre, car beaucoup d’entre eux sont venus se réfugier à Tala Ouriane jusqu’à la fin de la guerre parce qu’ils n’avaient plus rien.

Imezayen, dans sa globalité, cette région a donné plus de quatre cents martyrs. Le jour où les habitants de cette région ont voulu construire un monument aux morts, symbole du devoir de mémoire rendu à tous ses martyrs, il a fallu que les habitants organisent une collecte eux-mêmes. Cela a été insuffisant, mais avec un engagement conséquent de l’état, on aurait pu construire un monument aux morts digne de ce nom, qui pouvait durer des siècles, car l’histoire est faite pour durer des siècles.

Mais non… il a été construit avec un matériau de très mauvaise qualité et aujourd’hui ce monument aux morts, qui n’est pas entretenu ni par l’état ni par les citoyens, est complètement délabré, destiné à disparaître et personne ne lève le petit doigt. Ce monument aux morts se trouve à l’embranchement de la commune de Bgayet (Béjaïa) , sur la route nationale 24 qui va à Boulimat et qui continue jusqu’à Alger. Je donne cette précision pour ceux qui ne connaissent pas la région d’Imezayen.

16-Mémorial d'Imezayen

Dans une dizaine d’années tout au plus, ce monument aux morts, sera perdu et ce que l’on appelle la mémoire collective disparaîtra avec, et je sais que ce n’est pas ce que nous voulons tous. Mais malheureusement, c’est ce qui va arriver. À moins qu’un sursaut advienne et c’est ce que j’espère. Et je dirais soyons reconnaissant envers ceux qui ont tout donné, y compris leurs vies pour notre liberté.

Lettre au Ministre des Moudjahidin

Monsieur le Ministre, oublier les martyrs de la guerre de la libération c’est comme si on les tuait une deuxième fois.

Monsieur le Ministre en tant que fils de chahid, je me trouve dans l’obligation de vous adresser ce courrier, pour vous faire connaître la réalité de ce qui se passe dans notre pays. Je pense aussi que vous êtes assez informé de cette réalité pour ne pas ignorer cette problématique qui concerne aussi bien les femmes que les hommes martyrs qui ont donné leurs vies pour que beaucoup de femmes et d’hommes algériens puissent vivre aujourd’hui libres et indépendants et être respectés en Algérie.

Dans ce courrier, je vais vous parler de mon cas particulier.

En effet, parmi tous ces martyrs se trouvent les membres de ma famille : Mon père Ouzebiha M’hamed, reconnu martyr de la guerre de la liberation. Mes oncles Ouzebiha Khelaf et Ouzebiha Smaïl qui par contre ne sont pas reconnus officiellement par l’État algérien alors qu’ils le sont par l’ONM (L’Organisation Nationale de Moudjahidine)

Je voudrais attirer votre attention sur cette affaire que je trouve incompréhensible et paradoxale. À vrai dire, cela fait un moment que je cherche quelqu’un pour me donner une explication sérieuse, mais en vain. Je ne peux pas comprendre comment on peut oublier des femmes et des hommes qui ont sacrifié leurs vies pour nous et se contenter de les appeler les OMIS de la guerre de libération. Pour moi c’est invraisemblable. En ce qui concerne ma famille, mon père et mes deux oncles que je viens de citer, étaient tous les trois reconnus comme martyrs (des chouhada) depuis l’indépendance. On a attribué leurs noms à une école et pendant des années, ce fut l’école des frères Ouzebiha. Puis un jour, on a enlevé la plaque rendant hommage à ces martyrs qui était sur le mur, à l’entrée de cette école du quartier L’hamerihe (l’ancien quartier Fort Clauzel à Bgayet Béjaïa). Après travaux, l’école a simplement été débaptisée !!! À présent, on peut lire sur la nouvelle plaque, ÉCOLE du CHAHID OUZEBIHA M’HAMED. C’est comme si mes oncles, OUZEBIHA Smaïl et Khelaf n’étaient plus des chahid. Pourtant tous les trois sont bel et bien tombés au champ d’honneur les armes à la main. J’ajoute qu’aujourd’hui, d’anciens Moudjahidine vivants les connaissent et sont prêts à témoigner que Monsieur Ouzebiha Smaïl et Ouzebiha Khelaf sont bel et bien tombés au champ d’honneur les armes à la main. La seule réponse que l’on m’a donnée à l’ONM c’est qu’il y a des martyrs que l’on appelle les OMIS de la guerre de la libération.

Je répète que cette réponse me semble une fois encore incompréhensible et paradoxale. Pour la simple raison, l’ONM, la KASMA, l’APC, la DAÏRA et l’ONEC du moins c’est ce que m’ont expliqué tous les responsables de ces organisations, que d’anciens Moudjahidine se sont réunis et ont reconnu de façon formelle que les frères Ouzebiha étaient des anciens combattants morts au champ d’honneur les armes à la main. Autrement dit qu’ils étaient incontestablement des soldats de l’ALN.

L’école à laquelle on a attribué le nom des frères Ouzebiha est située dans l’ancien quartier Fort Clauzel (L’hamerihe) à Bgayet (Béjaïa), à côté d’une autre école qui porte le nom de Bhaïri Slimane, bien entendu, lui aussi est martyr de la guerre de libération. Il est indubitable que mes deux oncles eux aussi sont des martyrs de la guerre de la libération.

À ce jour ni l’ONM, ni la Kasma qui se chargent directement de ses affaires, ni personne ne m’a donné de réponse réellement acceptable. Alors je m’adresse à vous, Monsieur le Ministre, espérant que vous me donnerez une réponse satisfaisante et que vous accepterez de remédier à cette injustice. Mon père et mes deux oncles sont morts et à ce jour notre famille n’a toujours pas fait son deuil.

Après l’indépendance on a attendu pendant deux ans dans l’espoir de voir le retour de l’un d’entre eux. Malheureusement pour nous, comme pour beaucoup d’autres familles, l’attente est restée vaine. Voilà la triste réalité que nous avons vécu ma famille et moi. Monsieur le Ministre je me permets d’insister sur le fait qu’oublier les martyrs qui ont donné leurs vies pour que l’Algérie soit libre et indépendante est indigne. Plus de cinquante ans après, on se contente d’appeler ceux qui ont sacrifié leurs vies pour la nation « les omis de la guerre de la libération ». Pour moi c’est une insulte à leur mémoire c’est comme si on les tuait une deuxième fois et cela est profondément injuste.

Quand mon père et ses deux frères ont pris le maquis, moi je n’avais que sept ans. Mon père était à peine plus âgé que son frère et son cousin, mes deux oncles Ouzebiha Smaïl et mon oncle Ouzebiha Khelaf. Eux, étaient célibataires et ont donné leurs vies alors qu’ils étaient à la fleur de l’âge.

Pour ce qui est de la guerre d’Algérie, elle a fait de moi un orphelin et l’indépendance a fait de moi un grand déçu.

J’espère, Monsieur le Ministre, ne pas connaître de déception venant de vous. Je souhaite sincèrement que vous apportiez une réponse favorable à ma requête. Quand je vois toutes les dates anniversaires durant lesquelles on célèbre ces évènements en grande pompe, journées auxquelles j’assiste moi-même, je constate avec douleur que des martyrs tombés au champ d’honneur pour libérer leur pays de l’ennemi, ne sont pas vraiment reconnus et que ces fêtes ne sont que de la poudre aux yeux. Je me permets de le dire, car cela me dépasse et m’est insupportable. Je sais aussi que ce n’est pas le cas de tout le monde de ne pas se soucier des familles des chouhada.

Néanmoins, il me semble qu’il y a certains responsables qui devraient faire le travail lié à leur attribution.

On entend tout le monde se gargariser des mots ALLAH YERHAM CHOUHADA. Il semble plutôt que cela soit davantage pour se glorifier soi-même. Il me semble en effet que ce n’est pas pour rendre un hommage mérité à ces Zaâimes qui ont donné leurs vies afin que l’Algérie soit libre et indépendante. Cela me chagrine beaucoup et je trouve ça bien dommage.

Quand je vois l’État algérien rendre hommage aux anciens combattants morts pour libérer la France du nazisme, je trouve que c’est une bonne chose en soi, car il faut reconnaître la bravoure des femmes et des hommes courageux qui se sont sacrifiés pour de bonnes causes. Mais dans ce cas, il faut reconnaître toutes les bonnes causes et n’oublier personne de ceux qui ont donné leurs vies pour leur mère patrie, comme mes deux oncles l’ont fait. Comment voulez-vous que je ne sois pas révolté de cette injustice ?

Moi fils de chahid touché dans ma chair, comment voulez-vous que je puisse croire au sérieux de ces hommages rendus aux martyr(e)s algériennes et algériens ?

La vérité c’est qu’ils sont oubliés et que ceux qui président ces cérémonies du souvenir pensent davantage à leur notoriété personnelle. Monsieur le ministre, moi fils de chahid, je n’ai jamais rien demandé à l’État algérien et je ne lui demanderais jamais rien.

Si je vous adresse ce courrier, c’est uniquement pour accomplir ce devoir que l’on appelle le devoir de mémoire. Toutes les Algériennes et tous les Algériens qui se respectent et dignes de ce nom devraient accomplir cette tâche.

Il est même de notre devoir à tous de ne pas laisser tomber dans l’oubli ceux qui ont fait le sacrifice de leur vie pour nous. Afin que nous puissions tous vivre en tant que peuple libre indépendant et respecté. Mais si l’on oublie ceux qui ont perdu leur vie pour nous, de quoi pourrions-nous être fiers ?

Personne ne peut comprendre cette injustice et ceux qui sont morts ne seront jamais reconnus dans leur courage, leur dignité et leur honneur. Toutes les qualités dont ils ont fait preuve seront à jamais emportées avec eux. Il y va de notre fierté et de notre devoir de reconnaissance, car cette injustice nous rattrapera inévitablement un jour ou l’autre. Monsieur le ministre ce courrier ne s’adresse pas uniquement à vous et vos services, il s’adresse aussi à toutes les Algériennes et à tous les Algériens qui veulent que leurs martyrs ne soient pas oubliés.

Je pense que vous aussi Monsieur le Ministre vous faite partie de ses Algériennes et ses Algériens qui comme moi, n’accepte pas que leurs martyrs soient oubliés.

En ce qui me concerne Monsieur le Ministre, je pense que si vous acceptiez de me répondre, nous aurions tous deux effectué notre devoir de mémoire. Autrement dit, je n’ai rien à vous reprocher en tant que citoyen de notre pays. Par ailleurs, je sais qu’aujourd’hui vous êtes ministre des Moudjahidine, vous pouvez demain redevenir un simple citoyen comme moi. Et nous devons nous rappeler que tout citoyen responsable de ce pays et digne de ce nom doit satisfaire au devoir de mémoire, s’il veut mériter le nom de citoyen.

Un pays sans mémoire c’est un pays sans histoire, voué à l’échec en permanence.

En attendant une réponse favorable de votre part, je vous prie, Monsieur le Ministre, de recevoir l’expression de mon plus profond respect.

Épilogue

QUE DIEU BÉNISSE LES MARTYRS ET QU’ILS REPOSENT EN PAIX.

Ce que je raconte dans ce livre, c’est ce que j’ai vécu avant la guerre, pendant la guerre et après la guerre de la libération, avec ma famille et tous les gens qui m’entourent. Les remarques que j’ai faites ou certaines choses que j’ai dites ou que je reproche à certains, je les ai toujours faites avec respect et objectivité. Je n’ai pas du tout l’intention de juger les gens, seul Dieu en est capable sans se tromper. Ce n’est pas du tout dans mes habitudes de faire des procès d’intention aux personnes. Dans la vie, tout n’est pas noir et tout n’est pas blanc. Il faut de tout pour faire un monde.

Ce que j’ai vécu, je sais que beaucoup d’autres gens l’ont vécu aussi, en particulier ce qui s’est passé pendant la guerre de la libération. Je sais aussi que la majorité de mes concitoyennes et de mes concitoyens aiment leur pays comme moi. Beaucoup ont tout donné y compris leur vie.

Moi j’ai eu la chance de me sortir indemne de cette guerre, même si je porte toujours les séquelles psychologiques et physiques en moi. Mais ce que je peux dire avec une certitude absolue, c’est que ceux qui ont traversé cette guerre, ils ont été marqués au fer rouge et à vie.

Un jour, un des anciens moudjahidine m’a dit « ceux qui sont morts ne sont pas morts pour rien » et j’ajoute, ceux qui ont souffert pendant cette guerre, femmes, hommes et enfants ne l’ont pas fait pour rien, malgré le résultat nul de mes démarches et le détestable comportement de certaines personnes que nous voyons tous les jours. Je suis d’accord avec lui. Et moi en tant que fils de chahid, je dis que nous devons continuer à faire tout ce que nous pouvons pour que l’injustice que nous subissons ne devienne pas une règle, et nous devons faire en sorte qu’elle disparaisse pour ne pas perdurer et nous ronger de l’intérieur.

Je pense sincèrement que la majorité de nos concitoyennes et concitoyens, fils de chahid ou pas, moudjahid ou pas, y compris certains de ceux qui travaillent dans des postes où ils sont obligés de suivre le système actuel, ont la volonté de construire leur pays. Quant à ceux qui soutiennent et profitent du système en place, qui ne pensent qu’à leurs intérêts personnels, ils n’ont pas leur place et le peuple les rejette bien évidemment.

Il ne faut pas céder aussi à une certaine minorité de personnes qui croient que le pays est leur propriété et qu’ils n’ont de compte à rendre à personne.

Un des grands savants de notre pays, Mohamed Âarkoun, mondialement connu a dit ceci win yevghane ad isservah tamurt as inin verra — celui qui veut enrichir le pays on lui dira dehors.

J’espère que cette citation ne sera qu’un nuage de passage au-dessus de notre tête à tous. Et que le jour viendra où tout le monde se mettra au travail dans l’intérêt des uns et des autres et de celui de toute la nation algérienne bien évidemment.

D’autres extraits du récit « fils de Chaid »

 

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Ma vie en 360

Le livre  « Ma vie en 360 « 

livre autobiographiqueMarcel Boutreau nous raconte avec une énergie sobre son parcours professionnel au moment des trente glorieuses et des immenses chantiers des années 1970 en passant par le récit de ses anecdotes pendant la première guerre mondiale alors qu’il n’était qu’un adolescent.

Je me suis beaucoup amusé à corriger et structurer le texte de Francis qui nous apporte de la légèreté à chacune de ses pages.

Pourquoi 360 ?

Et bien la couverture l’explique en partie mais pas que!

Il se trouve que Francis a beaucoup voyagé sur des Airbus 360…

EXTRAITS du livre

Le début d’une vie tranquille

Depuis mon plus jeune âge, on m’appelait le petit Marcel.

À 6 ans, comme tous les enfants, je suis entré en 6e, à la grande école comme on l’appelait à cette époque. Ce fut alors l’apprentissage de la lecture, du calcul, de la morale, de la géographie, de la science, de la récitation et de la terrible dictée où il fallait éviter de faire des fautes.

Tous les soirs de la semaine, je rentrais vers 16h30 pour goûter puis je faisais devoirs et leçons sauf les jeudis et samedis après-midi où je n’avais pas classe.

Le jeudi matin était réservé au catéchisme et à la messe dans une paroisse distante de plus d’un kilomètre de la maison. En fin de matinée, ma journée se poursuivait à faire de l’herbe pour la cinquantaine de lapins qui étaient à l’abri dans une annexe mitoyenne de notre maison, en compagnie des poules. L’après-midi, je rejoignais le patronage dont s’occupaient les abbés pour jouer au football. Je devais également participer à l’arrosage de notre jardin potager qui s’étalait sur 500 m2, et ce depuis notre réservoir.

Mon père travaillait dans une société qui possédait de nombreuses succursales. Son rôle consistait à compter les résultats des feuilles d’inventaires. Il était capable d’additionner deux colonnes de chiffres simultanément.

Je me rappelle qu’en 1936, des grèves éclatèrent. Cela entraîna des conflits entre patrons et syndicats qui défendaient les droits des salariés : le pouvoir d’achat et l’obtention des fameux congés payés. À la débauche le soir, il y avait des émeutes entre les grévistes qui voulaient faire aboutir les revendications et les autres qui craignaient de perdre leur emploi. Cela dura plus de trois semaines et enfin ils obtinrent une augmentation de salaire et quinze jours de congés payés.

Je me souviens bien de ces évènements, car notre maison se trouvait entre les entrepôts de ces deux sociétés, et je voyais qu’il y avait de la bagarre à la sortie des bureaux midi et soir.

En 1937, mon père m’avait emmené à l’exposition internationale des arts et des techniques qui se tenait à Paris. J’ai encore la vision du premier poste de télévision installé sur une grande table avec derrière des tas de lampes branchées pour alimenter l’image!

Pendant les grandes vacances scolaires, je passais de quinze jours à trois semaines chez ma marraine. Son mari, mon oncle était apiculteur. Il avait une dizaine de ruchers et 400 ruches. Souvent, je l’accompagnais pour les visiter, les contrôler, voir la reine, donner du sucre quand c’était nécessaire, retirer des cadres de la ruche pour les ramener à la maison. Nous procédions alors à la désoperculation de la surface afin de récupérer le miel. Pour ce faire, après avoir passé les cadres dans la centrifugeuse pour que le miel se dépose sur la paroi de la cuve. Celle-ci était percée d’un robinet permettant au miel de s’écouler. Puis il fallait passer le miel dans un filtre de nettoyage avant sa mise en pot.

De temps en temps, mon oncle jouait aux échecs et je regardais la partie, observant les mouvements des différentes pièces. Au bout d’un certain temps, j’ai compris et à mon tour, j’ai su jouer. Plus tard, cela m’a permis de me faire un copain avec qui j’ai partagé de nombreuses parties.

Il est resté un ami que je revoyais à l’occasion, qui est même venu assister à mon mariage.

 

Les années ont passé jusqu’en 1939. Cette année là, au moment de la déclaration de la guerre, je me suis retrouvé, en colonie de vacances dans le Jura, à côté de Baume les Dames, près de la frontière allemande et de la Suisse. Au lever, nous faisions d’abord la toilette que suivait le petit déjeuner; nous enchaînions avec des activités sportives et des promenades à travers la campagne jusqu’au repas de midi. Une sieste obligatoire continuait le programme avant de jouir d’un temps libre jusqu’au goûter. L’après-midi se poursuivait par des jeux collectifs avant de se rassembler de nouveau pour un brin de toilette préalable au dîner.

Désormais, le calme de la colonie s’estompait pour laisser place à la guerre.

De là où nous étions, nous entendions au loin le grondement des canons. La guerre était proche et les responsables de la colonie ne savaient pas s’il fallait passer en Suisse ou s’il était préférable de nous renvoyer dans nos foyers. Cela dépendait de l’avancée des troupes allemandes. Finalement, huit jours plus tard, après avoir reçu plus d’informations, des cars sont arrivés pour nous rapatrier dans nos foyers. Cela fut un grand soulagement pour nous tous, parents et enfants, car on avait peur après avoir entendu parler des atrocités faites par les Allemands.

Après un voyage sans histoire, j’ai retrouvé ma famille et j’ai raconté mes journées passées à la colonie.

La guerre entre dans nos vies

Le 3 septembre 1939, la France et l’Angleterre entrent en guerre : c’est la mobilisation générale et le rappel des réservistes comme mon père, qui, en tant que sous-officier, fut appelé à Metz. Nous sommes restés sans ressource pendant une dizaine de mois avant de vivre ce que l’on appela la débâcle….

Mon père fut démobilisé comme soutien de famille et, comme beaucoup de Français du Nord et de l’Est, nous avons dû fuir nos maisons, les combats étant très proches. Dans un premier temps, nous avons rejoint en camion la banlieue parisienne, pour loger chez des cousins. Mais cette pause fut de très courte durée, car l’avancée rapide des troupes allemandes nous obligea à évacuer par la route, vers le sud, avec seulement une brouette pour transporter les valises et mes deux sœurs âgées de 3 et 6 ans. Quant à mon frère et moi, nous avons marché jusqu’à Orléans, tout en évitant le feu des mitrailleuses des avions allemands…

Enfin, nous avons réussi à prendre le train pour Bordeaux. Mais nous n’étions pas sauvés pour autant, subissant toujours la mitraille allemande, le train s’arrêtait régulièrement pour voir s’il y avait des blessés; puis à la gare d’Angoulême, nous avons subi un bombardement avant de changer de train pour repartir. Nous nous rendions à Cherve de Cognac, petit village à proximité de la ville de Cognac, où ma mère avait une soeur.

 

Mes parents ont trouvé à se loger dans une petite maison avec mes soeurs et mon frère tandis que moi je suis allé habiter chez ma marraine avec mes cousins. Quatre jours après notre arrivée, nous nous sommes cachés dans les bois pour voir arriver les soldats allemands dans les camions et leurs automitrailleuses… Ils ont été très corrects avec les habitants et comme j’étais un petit garçon curieux, j’ai fraternisé avec eux. Ils étaient de repos plusieurs jours au village et j’étais tous les jours parmi eux, leur préparant leur café.

Une semaine plus tard, des camions de ravitaillement les ont rejoints. Je les observais tandis qu’ils déchargeaient les cartons des camions quand un soldat m’a donné un gros colis: c’était cinq kilogrammes de chocolat ! J’ai couru pour rapporter le précieux paquet chez moi… Vous pensez si ma famille était heureuse ! Quelques jours après, les soldats allemands sont repartis vers Bordeaux.

Triste retour à Reims

Mon père ayant trouvé du travail comme bûcheron, je l’ai accompagné dans les bois pour élaguer les branches des troncs d’arbre afin d’en faire des stères de bois de chauffage d’une longueur de 1m. Dans ces bois, j’avais peur car il y avait souvent des vipères.

Notre exil a duré jusqu’a la mi-octobre puis nous avons pris le chemin du retour vers Reims et en deux jours nous étions revenus dans notre maison. Nous avons découvert que la maison avait été visitée. On nous avait volé nos poules et nos lapins. Le jardin était dans un triste état, des mauvaises herbes ayant envahi le potager, qu’il fallut arracher pour récupérer les légumes poussés dessous. Les fruits étaient restés sur les arbres sans être cueillis. Malgré tout, aux alentours nous avons rattrapé quelques poules et lapins pour reconstituer le poulailler et le clapier. À 1km de la maison, nous avions une parcelle de terre cultivable dont il fallait vérifier l’état… Mais pour y aller il a fallu que mon père fasse des démarches auprès de la Komandantur afin d’obtenir des papiers pour chacun des membres de la famille, pour pouvoir circuler dans notre propre ville !

Mon père a réussi à trouver du travail pour lui et mon grand-frère[1]. C’était dans une entreprise de fabrication de paillons, un emballage de paille servant à la protection des bouteilles. Malheureusement au milieu de l’année 41, l’usine a cessé son activité mais mon père a réussi à retrouver un poste dans une société de cinema qui possédait trois salles de spectacle dans notre ville.

Entre temps, j’avais fait ma communion. Mon père avait invité une partie de la famille à un repas mais il eut beaucoup de mal à trouver la nourriture pour les vingt convives que nous étions.

Ce jour là, je reçus en cadeau la pièce de ma marraine et le reste de l’argent qu’on m’avait donné servit à mon père pour payer le repas. Cela m’amène à vous raconter une autre anecdote sur l’argent détourné!

Un jour de mai 1942, nous sommes partis avec mon père ramasser du muguet pour le vendre place de l’église…Mon père a placé l’argent récolté à la caisse d’épargne…et en 1958, je me suis présenté pour retirer le magot…il ne restait que 12 centimes ! Tout cela à cause de la dévaluation du franc voulu par le général de Gaulle !

Un cinéma comme univers

Mon père était adjoint de direction du cinéma. C’est lui qui était en charge de la comptabilité et qui organisait le planning de travail des ouvreuses. Grâce à ce poste, nous avons déménagé dans un appartement dans un des cinémas, situé au 2e étage, à côté de la cabine de projection. C’est ainsi que je me suis souvent trouvé avec les opérateurs dans la cabine. Cela me permettait d’observer le montage des projecteurs, la mise en place des bobines de film et la préparation de chaque chambre pour avoir la lumière nécessaire à la projection: elle était produite par une lanterne comportant une lampe à arc, alimentée en courant continu par des électrodes qui étaient en charbon; elles se consumaient au fur et à mesure et le projectionniste devait régler la position des charbons plusieurs fois durant la projection et les changer fréquemment.

Il fallait charger chaque projecteur avec une bobine de 500 m environ, du haut vers le bas en passant par des galets crantés, en laissant des boucles pour ne pas raidir le film et éviter que ça casse.

La durée d’un film dépassait la durée d’une seule bobine, c’est pourquoi il y avait deux projecteurs dans la cabine. Le projectionniste devait alors, sans interrompre la séance, faire le changement de bobine en passant sur le deuxième projecteur. Pour cela, il surveillait l’image à l’écran où apparaissait un repère qui indiquait impérativement l’ordre de mettre en route le projecteur n° 2 et d’arrêter le n°1. Après quoi, on pouvait déposer la bobine, la rembobiner à l’endroit pour une projection suivante, dans un autre cinéma.

Après plusieurs mois de présence dans la cabine, le soir ou le dimanche, j’ai fini par remplacer, plusieurs fois, un des opérateurs quand il était absent ou en congé. À cette époque, je voulais en faire mon métier. Le patron savait que je remplaçais un opérateur manquant et il m’avait donné le feu vert pour que je puisse en devenir un moi-même, à condition que je sois électricien. À partir de cet instant, j’ai décidé d’apprendre le métier d’électricien.

Nous étions en 1943, je me suis inscrit aux cours du soir en section électricité et trois fois par semaine entre 18 et 20 h, j’assistais au cours; comme l’École primaire était mitoyenne avec l’École professionnelle, le samedi matin, je faisais le mur pour assister aux cours et faire les travaux pratiques. Cela a duré quelque temps avant que notre famille déménage à cause de travaux importants dans la salle de cinéma. Nous sommes partis à l’autre bout de la ville. J’ai donc arrêté mes cours, mais j’ai continué à apprendre avec quelques livres.

Les vaches maigres

Pendant cette période, se nourrir était devenu difficile, nous étions soumis à la pénurie alimentaire. Le centre de secours distribuait les tickets de rationnement pour lesquels on faisait la queue. Ils étaient marqués d’un A pour adulte, d’un J2 pour les moins de 13 ans et J3 pour les adolescents jusqu’à 21 ans. Nous avions réussi à avoir du lait chez un laitier qui se trouvait dans le centre-ville à environ 3km de la maison. Au jardin, avec le peu de semence que nous avions trouvé, nous avions récolté des navets, des rutabagas, des topinambours, un peu de pommes de terre, quelques carottes, poireaux et céleris.

C’était vraiment une période de vaches maigres, le temps du marché noir où chacun essayait de se débrouiller pour trouver à manger. C’est ainsi qu’il a fallu que j’aide ma famille à trouver à se nourrir et trois fois par semaine, je partais en vélo dans les fermes de la campagne rémoise à environ 50km. Je trouvais des pommes de terre, du blé à moudre pour avoir de la farine, des oeufs, etc. Je filais dès le matin pour revenir dans l’après-midi voire le soir. Je me souviens qu’une fois, j’étais parti avec des tickets de ravitaillement qui ne valaient rien dans la Marne, mais avec lesquels, dans l’Aisne, je pouvais obtenir 3 kg de sucre! Je me suis retrouvé à côté de Soissons dans une sucrerie. Sur la route du retour me trouvant dans un convoi de camions allemands, je me suis fait mitrailler par des avions anglais, j’ai plongé dans le fossé pour me mettre à l’abri. Le temps perdu fit que je ne pouvais plus rentrer sur Reims à cause du couvre-feu. J’ai envoyé un télégramme à mes parents pour les prévenir que je couchais dans une grange pour la nuit. Je suis donc rentré le lendemain vers 9h avec mes 3kg de sucre!

Pour aller au ravitaillement, j’avais un vieux vélo avec roue libre, sans dérailleur. Les pneus étaient en très mauvais état, usés dont les chambres à air étaient pleines de rustines! C’est avec ce vélo que j’ai eu pas mal d’ennuis…car je ne sais pas combien de fois j’ai dû démonter le tout pour réparer. À cette époque, nous ne pouvions pas acheter de matériel, il fallait en justifier le besoin, même avec les tickets de rationnement. Et de toute façon, il n’y avait plus de pièce chez le marchand de vélos. Certaines fois, j’ai été obligé de remplacer la chambre à air par de l’herbe bien bourrée dans le pneu pour continuer à rouler!

 

Une fois, toujours pour aller au ravitaillement, j’ai crevé ma roue arrière. J’ai pu réparer sur le bas coté de la route grâce à mon petit sac de matériel avec à l’intérieur démonte-pneu, rustines et de la dissolution: j’ai retiré la roue – heureusement en ce temps-là il y avait des papillons pour serrer la roue – j’ai démonté le pneu pour accéder à la chambre à air et j’ai collé ma rustine… Puis je suis reparti avec mon vélo et mon chargement. Malheureusement, 10 km plus loin je suis tombé sur des gendarmes qui contrôlaient les sacs à cause du marché noir. Ils m’ont pris tout ce que j’avais: de la farine et des oeufs, je suis reparti ce jour-là chez moi sans rien.

À la suite de quoi, j’ai recherché, chez les garagistes, des roulements à billes pour me faire un chariot. Il s’agissait de deux roulements de 12 cm de diamètre pour l’arrière et de deux autres de 8 cm pour l’avant, d’une planche de 50 x 80 cm et de deux tasseaux en bois pour les roulements.

Sans mon vélo, je prenais le train avec mon chariot. Une fois, j’ai pu trouver des pommes de terre que j’avais mises dans une taie d’oreiller qui faisait office de sac, j’ai rapporté le tout à la gare avec mon chariot. Mais au moment de mettre le tout dans le wagon, la taie s’est crevée et les pommes se sont répandues par terre… Heureusement, le train a attendu que je ramasse le tout. J’ai dû faire des pieds et des mains pour ramener mon chargement.

Presque chaque nuit, nous vivions une alerte, car les bombardiers passaient au-dessus de notre ville pour aller bombarder les villes d’Allemagne. Aussitôt que la sirène nous réveillait, il fallait se lever, s’habiller, descendre dans la rue et courir se mettre à l’abri dans le troisième sous-sol de la cave d’une grande maison de champagne qui se trouvait au moins à 1km de notre habitation.

Une fois, en pleine nuit, après avoir entendu l’alerte, nous étions en train de rejoindre la rue; arrivés au bord du trottoir, prêts à courir vers la grande maison, une formidable explosion nous a soufflés jusqu’au fond du couloir. Trente secondes plus tard, je ne serai plus là pour vous le raconter… Une bombe a explosé dans le milieu de la rue à 50 m de notre habitation provoquant un souffle énorme doublé d’un gros nuage de poussière. Sonnés, nous sommes sortis pour rejoindre la cave, en pleine nuit et sans lumière. Il a fallu passer sur le tas de terre le long du mur de la maison pour ne pas tomber dans le trou béant qu’avait laissé l’explosion, rempli d’eau, car la canalisation était éclatée. Tout le monde a réussi à passer sur le côté sauf mon frère qui a glissé du tas de terre pour se retrouver dans le trou avec de l’eau jusqu’au cou. Nous l’avons tiré de là avant de nous mettre à l’abri pour le reste de la nuit.

Nous avons donc vécu sous la domination allemande avec toutes ces contraintes et j’ai dû aller au ravitaillement jusqu’à la libération, ce qui bien sûr m’a fait rater l’école au moins deux fois par semaine. Cela ne me plaisait pas, mais je faisais mon devoir pour ma famille. Notre école étant fermée, j’ai pu reprendre mes études dans une autre école ouverte provisoirement à 2 km de la maison.

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Je te hais et je t’aime

Le livre « je te hais et je t’aime
Je te hais et je t'aimeUn récit autobiographique de Francis  avec qui j’ai eu le plaisir de collaborer pour éditer son livre.

EXTRAIT DU LIVRE

PRÉAMBULE

Il me faut parler, me vider de ce qui m’oppresse, me vide. Poser des mots sur ce malaise, comprendre ce qui m’afflige, et l’éloigner pour que je puisse vivre libre, sans douleur, sans souffrance, pour ma famille.

Sans crier gare, un burn-out m’a terrassé et depuis je remplis le vide qui a envahi mon coeur.

Ce livre est la trace de ce cheminement.

Merci à mes amours de m’avoir permis, grâce à leur soutien indéfectible, d’écrire ces lignes.

FACE À SOI MÊME

Sortir de la dépression… Aujourd’hui, des personnes guérissent-elles totalement de cette terrible maladie, ce fléau ?

Il paraît que le bur-nout et la dépression touchent un grand nombre de gens. Ce serait principalement dû à l’accélération de notre mode de vie où tout va toujours plus vite, et à la pression qu’exerce au quotidien, le stress lié à nos conditions de travail…Je vais m’aider de ce qui a été écrit à ce sujet pour mieux éclairer mon propos.

Le burn-out (ou épuisement professionnel) est nécessairement lié au travail. Dans la dépression, le travail n’est pas la cause première, mais peut être un facteur aggravant. De plus, en cas de burn-out, la personne atteinte est toujours en situation de stress chronique, tandis que c’est le cas 1 fois sur  2 pour la dépression.

Les vieux démons se réveillent

Aujourd’hui, j’ai 53 ans. Les déboires du début de ma vie m’ont rattrapé 30 ans après. Est-ce mon destin ? Dois-je faire ou ne pas faire ce qui est écrit ?

Mes vieux démons étaient bien cachés en moi. Ils n’attendaient plus que le détonateur pour allumer la mèche.

Retour sur ma descente aux enfers.

Le 22 octobre 2015 à 16 h, en voiture, rentrant du travail, à quelques kilomètres de mon domicile, après une réunion avec mon supérieur hiérarchique, la pensée de jeter mon véhicule contre un arbre me traversa. Sans doute un trop plein de stress m’avait envahi au point de vouloir en finir avec la vie…

Après cela, j’ai paniqué car ce genre de comportement ne me ressemblait pas du tout et pour moi se suicider était une lâcheté. Mais voilà c’est arrivé, alors que jusque là, le stress faisait partie de mon quotidien professionnel, mais le bon stress, celui qui dynamise.

Aujourd’hui ces nouvelles angoisses appartiennent au jeune homme que je fus mais que je n’étais plus… Sans doute la surcharge de travail d’autant que je n’étais plus du tout en phase avec mon supérieur hiérarchique. Je ne pouvais pas m’expliquer avec lui, mais simplement le subir… Sans que je comprenne pourquoi si ce n’est son regard qui me rappelait un regard de haine, le regard d’une personne qui voulait mettre fin à mes jours, un regard qui me faisait comprendre qu’il n’y avait pas de retour possible. Voilà comment je me suis retrouvé de l’autre côté de la barrière, le plus simplement du monde.

C’est à ce moment-là que la descente aux enfers a commencé. Je n’ai rien vu venir, c’est une autre personne qui avait pris le contrôle de mon moi, de ma vie. Forcément, il y avait contradiction.

Horrifié, j’en parlai le soir même à ma femme. Elle a tout de suite compris. Elle avait déjà remarqué que depuis quelque temps une nervosité anormale m’animait, m’avouant qu’elle était démunie, impuissante face à ce qui m’arrivait, ne sachant que faire. Me connaissant, elle savait que je pouvais être capable de tout. Je n’étais plus l’acteur de ma vie, une doublure m’avait pris ma vie.

Je ne me comprenais pas, j’étais épouvanté.

Ensuite, cela a rapidement dégénéré, je me suis retrouvé très vite hospitalisé, On me diagnostiqua une dépression professionnelle sévère, le fameux burn-out.

Depuis le début des années 1990, la fréquence des problèmes de santé psychologique au travail augmente de façon alarmante. Cela inclut l’épuisement professionnel, la dépression, le stress post-traumatique, les troubles anxieux, etc.

Le stress chronique sur la santé mentale des travailleurs se manifestent surtout dans les pays industrialisés. Ce phénomène résulterait en bonne partie des transformations rapides opérées dans le monde du travail : globalisation des marchés, compétitivité, développement des technologies de l’information, précarité d’emploi…

Du point de vue biologique, on ne sait pas ce qui mène à l’épuisement professionnel. Tous les travailleurs qui traversent une période d’épuisement sont en situation de stress chronique. Il s’agit donc d’un important facteur de vulnérabilité. La grande majorité a une charge de travail élevée, à laquelle s’ajoutent l’une ou l’autre des sources de tension suivantes.

  • Manque d’autonomie : ne participer à aucune ou à peu de décisions liées à sa tâche.
  • Déséquilibre entre les efforts fournis et la reconnaissance obtenue de la part de l’employeur ou du supérieur immédiat (salaire, estime, respect etc…).
  • Faible soutien social: de la part du supérieur ou des collègues.
  • Communication insuffisante : de la direction aux employés, concernant la vision et l’organisation de l’entreprise.

En plus de ces facteurs, des particularités individuelles entrent en jeu. Par exemple, on ne sait pas très bien pourquoi des personnes vivent plus de stress que d’autres. De plus, certaines attitudes, comme une trop grande importance accordée au travail ou trop de perfectionnisme, sont plus fréquentes chez les individus qui vivent l’épuisement professionnel.

Selon les recherches, il semble que la faible estime de soi soit un facteur déterminant. En outre, certains contextes de vie, comme de lourdes responsabilités familiales ou encore la solitude, peuvent mettre en péril la conciliation travail-vie personnelle.

Peu importe les sources de stress au travail, il se produit alors un déséquilibre entre la pression subie et les ressources (intérieures et extérieures, perçues ou réelles) dont dispose l’individu pour l’affronter.

Voilà quelques explications sommaires pour préciser ce que peut être un burn-out qui mène à une dépression.

Cette tragédie, évolue lentement, jour après jour, année après année s’étalant souvent sur une vie entière car en ce qui concerne cette maladie, il n’y a pas de répit. Vous ne le savez pas encore que, déjà, elle tisse lentement sa toile pour, des années plus tard, vous piéger de façon dévastatrice.

Aujourd’hui l’apaisement

Je veux paisiblement voir vieillir ma femme et être auprès d’elle, être ensemble, unis jusqu’à notre dernier souffle, c’est mon vœu le plus cher. Le meilleur est devant nous.

Dans tous les cas, je suis content de moi, j’ai réussi à écrire cette biographie, non pas que je m’en pensais incapable, non, mais je ne savais pas si je pourrais aller au bout de cette démarche… revivre des doutes, des angoisses, des blessures avec au bout des larmes.

Je l’ai fait pour enfin me retrouver, nous retrouver.

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