Chemins vers la biographie

Les sources de ma motivation vers le métier d’écrivain biographe:

Une curiosité sociale

Il est nécessaire pour comprendre le cheminement de mes expériences qui m’ont conduites à m’interroger sur le choix du métier décrivain biographe, de faire  un détour  par deux  questions :
Qu’est ce qui m’anime et comment je me suis ouverte à l’écriture et plus particulièrement à la mise en écriture des histoires des autres.

1/ Le fil d’Ariane : la reconnaissance de l’autre par l’expression


Faire émerger la singularité et la richesse de l’être par la création et  l’expression de soi a été le fil conducteur de ma carrière professionnelle.
Cette volonté m’a toujours guidée et a donné un sens à ma vie.
Favoriser les activités de création c’est offrir un terrain d’expériences à l’expression de ses émotions  et c’est reformuler des représentations qui n’appartiennent qu’à soi. C’est donc une ouverture de soi vers le monde qui nous environne.
Permettre   cette pulsion de vie chez l’autre libère ma propre énergie créatrice, d’où mon métier d’animatrice : Animus-anima- Mise en vie.
Rien ne m’anime plus qu’être à l’écoute d’une voix, d’un corps, d’une main qui s’exprime et, par la même,  apporte une estime renouvelée de soi.
C’est le dénominateur commun de mes activités professionnelles et sociales.

2/ L’écriture : de mes brouillons aux mots d’autrui


Ecrire,
a toujours été  pour moi, un geste nécessaire pour faire trace de mes ressentis, de mes émotions, de mes colères et de mes révoltes. C’est le moyen pour moi de canaliser ce bouillonnement réactif intérieur.
Dans le cadre de mes activités professionnelles j’ai été  amenée progressivement à produire des textes justifiant l’action des centres sociaux dont j’avais la responsabilité
Mais c’est dans le cadre de la formation DEFA que je me suis  ouverte à la voie de l’écriture réflexive par la production de deux mémoires.

Le  premier  sujet traitait de  la légitimité de mon appartenance  dans la grande famille de l’Éducation Populaire. C’est là que j’ai découvert le potentiel du jeu dans  l’écriture par une mise en mots maîtrisés et non plus jetés sur le papier au gré des émotions. J’ai appris qu’avec des mots mis à distance on pouvait d’autant mieux parler de soi.

Le deuxième sujet était la démonstration de la praxis dans le cadre d’une action liée au théâtre sur un quartier. Ce travail m’a fait découvrir la capacité de l’écriture à traduire le présent, à se projeter dans l’action en s’interrogeant sur son passé.
Avec le temps les écrits sont devenus plus réguliers jusqu’à devenir un espace à partager au travers des ateliers d’écriture.

3/ Les ateliers d’écriture

J’ai participé à un atelier d’écriture organisé par l’association « La Ningle des poètes » en lien avec  la scène nationale du manège de La Roche sur Yon.
Le groupe était très homogène, composé de personnes d’un niveau de culture littéraire important, animés par la passion des textes et influencés par le courant  Oulipo
A l’époque, après un drame personnel, je traversais une période particulièrement difficile.
L’atelier d’écriture m’a permis de constater la force avec laquelle, malgré un sujet à priori loin de considérations intimes, le langage de soi se réapproprie toute forme d’expression.

« Riche de sa diversité formelle sans limite autant que de ses sujets sans cesse revivifiés qui disent l’humaine condition, la littérature est d’abord la rencontre entre celui qui, par ses mots, dit lui-même et son monde, et celui qui reçoit et partage ce dévoilement » résume parfaitement l’interaction que propose les ateliers d’écritures et le rapport que chacun entretien avec l’écriture, cité dans l’article littérature de Wikepedia

J’ai pensé alors  transposer cette expérience sur le centre social où je travaillais.Certains  avaient essayé de participer aux ateliers de la scène nationale de  La Roche sur Yon mais ils ne s’étaient pas sentis à l’aise. Cela  ne correspondait pas à leurs attentes qui n’étaient pas littéraires. D’autres ne s’étaient pas  autorisés  à franchir la barrière symbolique du savoir que représente cet espace hautement culturel, élitiste à leurs yeux. Travaillant depuis longtemps dans les centres sociaux, j’ai sans doute ancré en moi des observations sur l’incapacité des personnes humbles à s’exprimer, à se mettre en avant. Déverrouiller les blocages a été long   pour libérer parole et écriture. Mais par le biais des petites histoires quotidiennes, nous sommes parvenus à un travail collectif enrichissant pour le groupe.
Je me souviens d’une dame qui n’écrivait que  des textes descriptifs de son quotidien, sa ville, sa rue, ses promenades et toujours au présent. Après plusieurs semaines, je  propose un  sujet plus intime  en choisissant comme « héros de l’histoire » un meuble de l’enfance. Elle a lu, les yeux embués, un très beau texte à propos du fauteuil de cuir de son grand père  et a pu ainsi entrer en écriture de soi avec les émotions retrouvées.
Mais la réserve ou la timidité, la modestie aussi, sont des traits communs à beaucoup de personnes qui le plus souvent n’ont pas été loin dans la scolarité. Dans les ateliers d’écriture que j’anime j’ai pu constater maintes fois la force des petites histoires pour sortir d’une écriture attendue.
Ce que je nomme ainsi c’est la poésie vide où les phrases alambiquées ne deviennent poésie qu’avec l’émotion de l’expérience vécue. Le mot déclenche alors une image, une odeur, qui rappelle l’histoire qu’on va raconter.
Encore une fois j’ai vérifié que la recherche du sens est primordiale dans la médiation culturelle, que  les écrits ont une signification profonde qui s’inscrit dans l’histoire de la personne. Ainsi l’animateur (et narrataire aujourd’hui) ne peut se limiter à un rôle d’exécutant. Il se trouve impliqué en tant que personne ayant des représentations, des savoirs sans que ceux-ci n’interfèrent dans sa relation à la personne.

4/Le chemin vers les  fragments de vie

Après une période trouble qui s’est étalée sur trois années, en réflexion sur moi-même, j’ai décidé d’arrêter la gestion directe des centres pour m’ouvrir aux métiers d’accompagnement par l’écriture.
Le Duhivif s’est imposé comme ouverture vers une orientation qui faisait la synthèse de ce que j’étais devenue. Je suis alors entrée dans une de phase de réceptivité des histoires d’autrui, cela d’autant plus vivement qu’entre l’arrêt de mon activité professionnelle et le démarrage effectif des cours en  formation DUHIVIF, deux années se sont écoulées.
Mon projet de reconversion professionnelle vers les histoires de vie s’opérait en moi au fil des jours, de mes lectures, de mes rencontres presque malgré moi. Pendant cette période  je  parlais beaucoup de mon projet autour de moi et je recueillais de nombreux avis sur la question de livrer son histoire.
Ce qui me frappe, car c’est encore ce que je constate aujourd’hui, c’est l’adhésion immédiate des personnes à la démarche de l’écriture pour soi. La première réaction est l’enthousiasme. L’argument principal est souvent l’utilité et le besoin  de transmettre  l’histoire familiale à ses enfants, de faire trace. Et très vite  la deuxième réaction s’enchaîne : « mais ce n’est pas pour moi, ma vie est  trop banale » «  il n’y a rien à raconter » « j’ai rien fait d’extraordinaire »…..
Dans me lettre de motivation à l’entrée de la formation j’écrivais :
« J’aime à penser qu’on peut animer ou réanimer des volontés endormies dans leur quotidien, des personnes qui sont trop souvent persuadées que leur vie est d’une banalité qui les condamne au silence. » Je retrouve alors mes automatismes d’animatrice sociale en charge de la valorisation de celui qui me parle. Je ma passionne à convaincre que  chaque vie recèle de fragments singuliers d’existence, ce qu’on pourrait appeler anecdotes – petites histoires – La vie est émaillée de  faits qui racontent les  petits évènements du quotidien de chacun qui rassemblés sont le recueil d’une vie.

« Ces évènements sont extra-ordinaires, dans la mesure où ils s’intéressent non pas à la norme mais à l’écart, c’est-à-dire aux actes qui s’écartent de l’habitude. Si les actes habituels reconduisent les sens antérieurs, l’écart est producteur de sens nouveaux (perçu comme tel).Un individu ou groupe social se constitue par son histoire, dans la mesure où les actes ne font pas que s’inscrire dans la continuité/répétition, mais s’en écartent, innovent » BRES.J La narrativité (1994)

L’exemple ci-dessous que j’ai recueilli à cette période, illustre ce que j’ai reçu de mes interlocuteurs. Mr P… est accordeur de piano. Il vient accorder mon piano. Curieuse comme toujours de la vie des autres, je lui demande comment il a choisi son métier qui n’est pas commun. Il me dit avoir été au départ menuisier avec son père qui ne voulait pas entendre parler musique mais qu’il a réussi à devenir accordeur parce qu’une volonté farouche le liait à la musique et qu’en s’obstinant il avait fait une rencontre décisive d’un maître accordeur qui avait changé sa vie. Je lui pose alors la question : « Mais d’où  vient cette passion de la musique ? »
« Quand j’étais tout petit mon père m’a emmené chez un monsieur qui avait la télévision, parce que chez nous il  y avait pas la télé.  A cette époque Challans était un pays très pauvre et on savait pas ce que c’était que dépenser. Et j’ai vu sur l’écran un clown musicien qui tapait sur un xylophone fabriqué avec des bouteilles….. Depuis ce jour là j’ai voulu être musicien mais mon père ne voulait pas alors je suis devenu comme lui menuisier.» Nous avons stoppé notre conversation car quand même il devait travailler………..
Ce n’est qu’avec le recul que je sais que ces rencontres,  font partie du cheminement de ma pensée et m’ont  amenées à la question que j’ai formulé le jour de mon entrée en formation « histoires de vie en formation » Qu’y a-t-il à dire de notre vie sinon les anecdotes qu’on a vécues, pour ne pas ennuyer, ne pas être redondant et  ne pas couler des récits normatifs.

La singularité même de la vie de Louis le Grand, notre fameux roi soleil, ne peut s’étoffer que parce que son histoire est racontée pour la postérité et la  grande histoire d’un peuple et de son roi. Son vécu d’homme ramené à ses crises de goutte, ses multiples errements de cœur ou les intrigues arrivistes des hommes de pouvoir pourraient être d’une banalité normalisée s’il n’avait été roi.Un homme insignifiant pour l’histoire peut être d’une grande singularité au regard des petites histoires qui  l’ont construit.

Dans l’entrelacement  des conversations avec tous mes interlocuteurs se dégage une intuition forte de ce que peut révéler l’anecdote.


 

Copyright Valérie Jean Terra 2011

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