{"id":934,"date":"2014-02-28T19:45:15","date_gmt":"2014-02-28T17:45:15","guid":{"rendered":"http:\/\/ecrire-coach.biographe-valeriejean.fr?p=934"},"modified":"2014-02-28T19:45:15","modified_gmt":"2014-02-28T17:45:15","slug":"vagabondage-avec-montaigne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/ecrire-coach.biographe-valeriejean.fr\/?p=934","title":{"rendered":"Vagabondage avec Montaigne"},"content":{"rendered":"<h1>Les essais de MONTAIGNE<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\">M\u00e9moires, confidences, Cheminement int\u00e9rieur, \u00ab\u00a0les essais\u00a0\u00bb se veulent un recueil de textes formul\u00e9s dans la spontan\u00e9it\u00e9 de la pens\u00e9e. Une travers\u00e9e dans le temps, qui vagabonde en s&rsquo;autorisant de nombreuses digressions sur une multitude de sujets. Je qualifierai de mani\u00e8re tr\u00e8s os\u00e9e les \u00ab\u00a0essais\u00a0\u00bb comme une autobiographie encyclop\u00e9dique. Cette oeuvre reste unique dans sa forme. C&rsquo;est un m\u00e9lange confondant les genres et qui est inclassable: \u00e0 la fois r\u00e9f\u00e9rence historique des classiques de l&rsquo;Antiquit\u00e9, empreinte d&rsquo;anecdotes et d&rsquo;exp\u00e9riences de son si\u00e8cle, mais aussi d\u00e9voilement sans r\u00e9serve\u00a0 de ce qu&rsquo;il a v\u00e9cu, de ses pens\u00e9es r\u00e9flexives quant \u00e0 sa nature profonde. Une recherche de ce qui caract\u00e9rise l&rsquo;homme.<!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il pr\u00e9vient\u00a0 le lecteur d\u00e8s le d\u00e9but par une\u00a0 annonce qui montre combien son projet est de se mettre \u00e0 nu pour comprendre par la connaissance \u00e9tudi\u00e9e de ses exp\u00e9riences la nature humaine, sans grandiloquence et sans pr\u00e9juger de donner quelques conseils que ce soit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Simplement un homme qui observe sa vie et offre son objet d\u2019observation, LUI M\u00caME \u00e0 ses amis, ses parents et\u00a0 ses contemporains.<a href=\"http:\/\/ecrire-coach.biographe-valeriejean.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/images.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-940\" src=\"http:\/\/ecrire-coach.biographe-valeriejean.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/images.jpg\" alt=\"Montaigne\" width=\"299\" height=\"168\" \/><\/a><a href=\"http:\/\/ecrire-coach.biographe-valeriejean.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/11\/88x31.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-1928 alignleft\" src=\"http:\/\/ecrire-coach.biographe-valeriejean.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/11\/88x31.png\" alt=\"creative commons\" width=\"88\" height=\"31\" \/><\/a>Ce(tte) \u0153uvre est mise \u00e0 disposition selon les termes de la <a href=\"http:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/2.0\/fr\/\" rel=\"license\">Licence Creative Commons Attribution &#8211; Pas d\u2019Utilisation Commerciale &#8211; Pas de Modification 2.0 France<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour les textes suivants, ils ont \u00e9t\u00e9 tir\u00e9s de la version en fran\u00e7ais moderne,\u00a0 r\u00e9alis\u00e9e par Guy de Pernon d\u2019apr\u00e8s le texte de l\u2019\u00e9dition de 1595.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Au lecteur<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voici un livre de bonne foi, lecteur. Il t&rsquo;avertit d\u00e8s le d\u00e9but, que je ne m&rsquo;y suis fix\u00e9\u00a0 aucun autre but \u00a0que personnel et priv\u00e9\u00a0: je ne m\u2019y suis pas souci\u00e9, ni te \u00a0rendre service, ni de ma propre gloire\u00a0: mes forces ne sont pas \u00e0 la hauteur d&rsquo;un tel dessein. Je l&rsquo;ai d\u00e9volu \u00e0 l\u2019usage particulier \u00a0de mes parents et de mes \u00a0amis\u00a0pour que\u00a0: m\u2019ayant perdu (ce qui se produira bient\u00f4t)\u00a0 ils puissent y retrouver les traits de mes comportements et de mon caract\u00e8re, et que gr\u00e2ce \u00e0 lui, ils entretiennent de fa\u00e7on plus vivante et plus compl\u00e8te, la connaissance qu&rsquo;ils ont eu de moi. S\u2019il s\u2019\u00e9tait agi de rechercher la faveur du monde, je me serais par\u00e9 de beaut\u00e9s emprunt\u00e9es. Je veux au contraire que l&rsquo;on m&rsquo;y dans toute ma simplicit\u00e9, mon naturel et mon comportement\u00a0 sans recherche ni artifice,\u00a0car c&rsquo;est moi que je peins. Mes d\u00e9fauts s&rsquo;y verront sur le vif, mes imperfections et ma fa\u00e7on d\u2019\u00eatre naturellement,, autant que la respect du public me l&rsquo;a permis. Si j\u2019avais v\u00e9cu parmi un de ces peuples que l\u2019on dit vivre encore selon la douce libert\u00e9 des premi\u00e8res lois de la nature, je t\u2019assure que je m\u2019y serais tr\u00e8s volontiers peint tout entier et tout nu. Ainsi, Lecteur, je suis moi-m\u00eame la mati\u00e8re de mon livre\u00a0: il n\u2019est donc pas raisonnable d\u2019occuper tes loisirs \u00e0 un sujet si frivole et si vain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A Dieu donc.<br \/>\nDe Montaigne, \u00a0ce 12\u00a0 juin 1580.\u00a0\u00bb<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><strong>Chapitre 22<\/strong><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>\u00a0<\/b>Ce chapitre montre, alors qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit au XVI\u00e8me si\u00e8cle bien avant l\u2019\u00e9clairage du si\u00e8cle des lumi\u00e8res, combien Montaigne se pr\u00e9occupe des pr\u00e9jug\u00e9s et de notre incapacit\u00e9 premi\u00e8re \u00e0 nous d\u00e9faire de nos habitudes et en premier lieu de celles qui nous vient de notre \u00e9ducation. Pierre Bourdieu, bien des ann\u00e9es plus tard remettra avec force cette constatation en cr\u00e9ant le concept d\u2019habitus. Le lot d\u2019habitudes que nous transmet l\u2019environnement de notre naissance et notre \u00e9ducation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Outre la modernit\u00e9 de ce texte, il me para\u00eet, \u00e0 moi biographe, primordial de r\u00e9fl\u00e9chir aux murs qu\u2019ont b\u00e2tis nos parents, malgr\u00e9 eux, autour de nous et qui trop souvent nous emp\u00eachent de vivre selon d\u2019autres lois, d\u2019autres coutumes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aller regarder comment nous nous sommes construits dans notre enfance nous d\u00e9voile souvent les premiers pas de notre \u00e9mancipation pour vivre le monde dans sa globalit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Montaigne donne une large place, sans doute \u00e0 outrance, \u00e0 des lois et coutumes de contr\u00e9es exotiques qui m\u00eame si elles sont encore en vigueur pour nombres d\u2019entre elles, imagent leurs diversit\u00e9s pour expliquer que nul n\u2019\u00e9chappe aux coutumes et lois du pays dans lequel il a grandi. Pour autant, nous savons quelques si\u00e8cles apr\u00e8s notamment depuis l\u2019av\u00e8nement des sciences humaines combien de souffrances se cr\u00e9ent pour ne pas oser enfreindre des \u00ab\u00a0lois familiales\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En effet, Montaigne dans la derni\u00e8re partie ne se place plus sur le plan individuel mais collectif lorsqu\u2019il parle de la loi et tend \u00e0 alerter des d\u00e9sordres des r\u00e9volutions et pr\u00f4ne la prudence en mati\u00e8re de tout changement qui peut affecter la stabilit\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces textes sont d\u2019une grande actualit\u00e9 dans l\u2019\u00e9poque o\u00f9 nous vivons et peuvent faire r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 chacun des r\u00f4les que nous devons tenir dans notre vie sociale, familiale, politique et spirituelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est dans les paragraphes 28\/29\/30\/31 passe de l\u2019enfermement de la tradition vers la d\u00e9monstration de la dangerosit\u00e9 du d\u00e9sordre collectif.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify;\">Extraits du livre premier remani\u00e9 par Guy de Pernon<\/h2>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><strong>Sur les habitudes, et le fait qu\u2019on ne change pas facilement une loi re\u00e7ue.<\/strong><\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">1. Il me semble avoir tr\u00e8s bien compris la force de l\u2019habitude,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Celui qui inventa ce conte selon lequel une villageoise, ayant \u00e9t\u00e9 habitu\u00e9e \u00e0 caresser et \u00e0 porter entre ses bras un veau depuis sa naissance, et continuant \u00e0 le faire, r\u00e9ussit gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019accoutumance, \u00e0 le porter encore quand il fut devenu grand. Car c\u2019est, en v\u00e9rit\u00e9, une violente et tra\u00eetresse ma\u00eetresse d\u2019\u00e9cole que l\u2019habitude. Elle introduit en nous son autorit\u00e9, peu \u00e0 peu, \u00e0 la d\u00e9rob\u00e9e ; mais par ce doux et humble commencement, l\u2019ayant affermi et incrust\u00e9 avec l\u2019aide du temps, elle nous montre bient\u00f4t un furieux et tyrannique visage, contre lequel nous n\u2019avons m\u00eame plus la libert\u00e9 de lever les yeux. Nous voyons bien qu\u2019\u00e0 tous les coups elle enfreint les r\u00e8gles de la nature :<br \/>\n<i>\u00ab L\u2019usage, le plus puissant ma\u00eetre de toutes choses. \u00bb<br \/>\n[Pline l\u2019Ancien, Hist. Natur., XXV, 2.] <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2. L\u00e0-dessus, je crois ce que dit Platon avec sa \u00ab caverne \u00a0dans sa R\u00e9publique\u00a0\u00bb( La c\u00e9l\u00e8bre all\u00e9gorie de la \u00ab caverne \u00bb se trouve au Livre VII, chap. 1 de la R\u00e9publique de Platon [les hommes sont encha\u00een\u00e9s dans une caverne, face aux parois ; la lumi\u00e8re vient de feux allum\u00e9s derri\u00e8re eux, et les choses leur apparaissent comme des ombres chinoises sur la paroi. Ils prennent ces ombres pour la r\u00e9alit\u00e9). Voil\u00e0 un roi qui, en suivant ses principes, habitua son estomac \u00e0 se nourrir de poison ; Albert le Grand raconte qu\u2019une fille s\u2019\u00e9tait habitu\u00e9e \u00e0 vivre d\u2019araign\u00e9es. Et dans les Indes Nouvelles(Les Am\u00e9riques) on trouva de grands peuples, en des climats tr\u00e8s divers, qui en vivaient, en faisaient provision, et m\u00eame les \u00e9levaient, comme ils le faisaient aussi avec des sauterelles, des fourmis, des l\u00e9zards, des chauves-souris. Un crapaud fut vendu six \u00e9cus pendant une famine. Ils font cuire tout cela et les appr\u00eatent avec diff\u00e9rentes sauces. On en a trouv\u00e9 d\u2019autres encore pour qui nos viandes et nos aliments \u00e9taient mortels et v\u00e9n\u00e9neux. \u00ab <i>Grande est la force de l\u2019habitude : les chasseurs passent leurs nuits dans la neige ; ils se br\u00fblent au soleil des montagnes. Et les pugilistes meurtris par le ceste (courroie garnie de plomb)ne se plaignent m\u00eame pas. \u00bb [Cic\u00e9ron, Tusculanes, II, 17] <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">3. Pour \u00eatre \u00e9trangers, ces exemples ne sont pas \u00e9tranges, si nous consid\u00e9rons ce que nous supportons d\u2019ordinaire, et combien l\u2019accoutumance h\u00e9b\u00e8te nos sens. Pas besoin d\u2019aller chercher ce qu\u2019on dit des voisins des cataractes du Nil (<i>Selon Cic\u00e9ron, Le Songe de Scipion, VI, 19, ces gens seraient devenus sourds \u00e0 cause du bruit de la cataracte) <\/i>ni ce que les philosophes disent de la musique c\u00e9leste.On sait en effet que les corps qui tournent sur ces cercles, \u00e9tant solides et polis, et venant \u00e0 s\u2019effleurer et se frotter les uns aux autres dans leur course, ne peuvent manquer de produire une merveilleuse harmonie, dont les cadences et variations sont gouvern\u00e9s par les changements et mouvements de la danse des astres. (<i>Ces id\u00e9es se trouvent dans le Tim\u00e9e de Platon. (37-38) \u2013 Harmonie c\u00e9leste : les sph\u00e8res qui constituent \u00ab l\u2019Ame du Monde \u00bb et sur lesquelles se d\u00e9placent les astres sont li\u00e9es par un r\u00e9seau complexe de rapports math\u00e9matiques qui sont en fait des rapports musicaux. Il suffit de savoir de fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, les oreilles des cr\u00e9atures d\u2019icibas, endormies comme celles des \u00e9gyptiens, par la permanence de ce son, ne peuvent plus le percevoir, si grand qu\u2019il soit. <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">4. Les mar\u00e9chaux-ferrants, les meuniers, les armuriers, ne pourraient r\u00e9sister aux bruits qu\u2019ils subissent s\u2019ils les percevaient comme nous. Mon pourpoint parfum\u00e9\u00a0 est agr\u00e9able \u00e0 mon nez ; mais si je le porte trois jours de suite, il ne l\u2019est plus que pour le nez des gens de l\u2019assistance. Et ce qui est encore plus \u00e9trange, c\u2019est que malgr\u00e9 de longs intervalles et des p\u00e9riodes d\u2019interruption, l\u2019accoutumance puisse quand m\u00eame marquer nos sens de son empreinte, comme le savent les voisins des clochers. Je loge, chez moi, dans une tour o\u00f9, au lever du jour et au couvre-feu, une tr\u00e8s grosse cloche sonne tous les jours l\u2019Ave Maria. Ce tintamarre \u00e9branle ma tour elle-m\u00eame, et les premiers temps, je le trouvais insupportable. Mais en peu de temps, je m\u2019y suis fait au point que je l\u2019entends maintenant sans en \u00eatre g\u00ean\u00e9, et m\u00eame souvent sans qu\u2019il me r\u00e9veille.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">5. Platon gronda un enfant qui jouait aux noix<i>.( Cette anecdote est racont\u00e9e par Diog\u00e8ne La\u00ebrce, III,38. mais il s\u2019agit de d\u00e9s et non de noix, et ce n\u2019est pas un enfant non plus. \u00ab &#8230; on raconte que Platon, voyant quelqu\u2019un qui jouait aux d\u00e9s, lui fit des reproches. Ce dernier r\u00e9pondit qu\u2019il jouait pour peu de chose. Mais l\u2019habitude,r\u00e9pondit Platon, ce n\u2019est pas peu de chose. \u00bb<br \/>\n<\/i>L\u2019enfant r\u00e9pondit : \u00ab Tu me grondes pour peu de chose. \u2013 L\u2019accoutumance, r\u00e9pliqua Platon, n\u2019est pas une chose de peu d\u2019importance. \u00bbJe trouve que nos plus grands vices s\u2019inscrivent en nous d\u00e8s notre plus tendre enfance, et que la formation de notre caract\u00e8re est entre les mains des nourrices. C\u2019est une distraction pour les m\u00e8res de voir un enfant tordre le cou \u00e0 un poulet et s\u2019amuser \u00e0 torturer un chien ou un chat. Et c\u2019est un sot, le p\u00e8re qui voit son fils frapper injustement un paysan, ou un laquais, et consid\u00e8re cela comme l\u2019heureux augure d\u2019un fort caract\u00e8re, ou qui voit un signe de finesse dans le fait qu\u2019il dupe son camarade par quelque m\u00e9chante et d\u00e9loyale tromperie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">6. Car ce sont l\u00e0 les vraies semences et racines de la cruaut\u00e9, de la tyrannie et de la trahison : elles commencent \u00e0 germer l\u00e0, poussent ensuite vigoureusement, et prosp\u00e8rent enfin par les soins de l\u2019habitude. Et c\u2019est une \u00e9ducation tr\u00e8s dangereuse que d\u2019excuser ces d\u00e9testables dispositions par le jeune \u00e2ge et le caract\u00e8re b\u00e9nin des faits. Premi\u00e8rement, parce que c\u2019est la nature qui parle, et que sa voix est d\u2019autant plus pure et plus na\u00efve qu\u2019elle est plus fragile et plus neuve. Deuxi\u00e8mement, la laideur de la tromperie n\u2019a rien \u00e0 voir avec le fait qu\u2019il s\u2019agit d\u2019argent ou de haricots ; elle r\u00e9side en elle-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">7. Je trouve bien plus juste de conclure ainsi : \u00ab Pourquoi ne tricherait-il pas avec de l\u2019argent, puisqu\u2019il triche avec des haricots ? \u00bb plut\u00f4t que de dire comme souvent : \u00ab Il ne triche qu\u2019avec des haricots, il ne le ferait pas avec de l\u2019argent. \u00bb Il faut apprendre soigneusement aux enfants \u00e0 ha\u00efr les vices dans leur nature m\u00eame, leur en apprendre la laideur fonci\u00e8re, de fa\u00e7on \u00e0 ce qu\u2019ils ne les fuient pas seulement dans leurs cons\u00e9quences, mais surtout dans leur coeur. Il faut que la pens\u00e9e m\u00eame leur en soit odieuse, quel que soit le masque dont ils s\u2019affublent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">8. J\u2019ai toujours voulu, dans mon enfance, marcher droit sur les grands chemins, et toujours r\u00e9pugn\u00e9 \u00e0 la tricherie ou \u00e0 la ruse dans mes jeux. Et comme il ne faut pas consid\u00e9rer les jeux des enfants comme des jeux, mais comme leurs actions les plus s\u00e9rieuses, il n\u2019est de distraction si l\u00e9g\u00e8re \u00e0 laquelle je n\u2019apporte aujourd\u2019hui, int\u00e9rieurement, par une propension naturelle, et sans avoir \u00e0 m\u2019y appliquer, une tr\u00e8s grande r\u00e9pugnance \u00e0 tricher. Je joue aux cartes contre ma femme et ma fille pour quelques sous, et qu\u2019il me soit indiff\u00e9rent de gagner ou de perdre, ou qu\u2019au contraire je me prenne au jeu, j\u2019en tiens le compte comme si c\u2019\u00e9tait des \u00e9cus. En tout et partout, mes yeux suffisent \u00e0 me maintenir dans mon devoir : il n\u2019y a rien qui me surveille d\u2019aussi pr\u00e8s, et que je respecte plus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">9. Je viens de voir chez moi un petit homme natif de Nantes (<i>Ce cas est attest\u00e9 dans les \u00e9crits de l\u2019\u00e9poque, par exemple dans le Journal M\u00e9morial de Pierre de l\u2019Estoile (10\/02\/ 1586) : \u00ab Un homme sans bras, \u00e0 Paris, l\u2019an 1586 \u2013 Le 10e de ce mois, je veis un homme sans bras, qui escrivoit, lavoit un verre, ostoit son chapeau, jouoit aux quilles, aux cartes et aux d\u00e9s, tiroit de l\u2019arc, desmontoit, chargeoit, bandoit et delaschoit un pistolet. Il se disoit natif de Nantes et estoit aag\u00e9 de 40 ans environ.) <\/i>, n\u00e9 sans bras, qui a si bien entra\u00een\u00e9 ses pieds pour le service que lui devaient les mains, qu\u2019ils en ont, en v\u00e9rit\u00e9, \u00e0 moiti\u00e9 oubli\u00e9 leur fonction naturelle. D\u2019ailleurs il les nomme ses mains ; il coupe, il charge un pistolet et le d\u00e9charge, il enfile son aiguille, il coud, il \u00e9crit, il \u00f4te son bonnet, se peigne, joue aux cartes et aux d\u00e9s, et les agite avec autant de dext\u00e9rit\u00e9 que n\u2019importe qui d\u2019autre. L\u2019argent que je lui ai donn\u00e9, il l\u2019a pris dans son pied comme nous le faisons avec notre main. J\u2019en ai vu un autre quand j\u2019\u00e9tais enfant qui maniait une \u00e9p\u00e9e \u00e0 deux mains et une hallebarde, en les tenant avec le pli de son cou, faute de mains ; il les jetait en l\u2019air et les rattrapait, lan\u00e7ait une dague, et faisait claquer un fouet aussi bien qu\u2019un charretier de France.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">10. Mais on voit bien mieux les effets de l\u2019habitude aux \u00e9tranges impressions qu\u2019elle laisse en nos esprits, o\u00f9 elle ne trouve pas beaucoup de r\u00e9sistance. Que ne peut-elle sur nos jugements et nos croyances ? Je laisse \u00e0 part la grossi\u00e8re imposture de nos religions, dont tant de grandes nations et tant de grands personnages se sont enivr\u00e9s, car ce domaine \u00e9chappant \u00e0 notre raison humaine, il est plus excusable de s\u2019y perdre, si l\u2019on n\u2019y est pas sp\u00e9cialement \u00e9clair\u00e9 par la faveur divine. Mais \u00e0 part cela, y a-t-il une opinion, si bizarre soit-elle, que l\u2019habitude n\u2019ait enracin\u00e9e et \u00e9tablie par des lois dans les r\u00e9gions o\u00f9 bon lui a sembl\u00e9 ? Aussi est-elle juste, cette ancienne exclamation : <i>\u00ab N\u2019est-il pas honteux pour un physicien dont le r\u00f4le est d\u2019observer et de scruter la nature, de demander \u00e0 des esprits pr\u00e9venus par la coutume un t\u00e9moignage sur la v\u00e9rit\u00e9 ! \u00bb<br \/>\n[Cic\u00e9ron, De la nature des Dieux, I, XXX] <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">11. Je pense qu\u2019il n\u2019appara\u00eet dans l\u2019imagination de l\u2019homme aucune id\u00e9e si folle soit-elle, qui n\u2019ait d\u2019exemple dans l\u2019usage courant, et que par cons\u00e9quent, notre raison n\u2019\u00e9taye ni ne fonde. Il est des peuples o\u00f9 on tourne le dos \u00e0 celui qu\u2019on salue, o\u00f9 l\u2019on ne regarde jamais celui qu\u2019on veut honorer (Il s\u2019agirait des Indes, selon un r\u00e9cit de Gomara, Histoire g\u00e9n\u00e9rale des Indes. De m\u00eame pour le fait suivant.) Il en est o\u00f9, quand le roi crache, la plus favorite des dames de sa cour tend la main ; et dans une autre nation, les personnages les plus en vue qui l\u2019entourent se baissent \u00e0 terre pour ramasser son ordure dans un linge.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">12. Prenons ici la place pour introduire un r\u00e9cit. Un gentilhomme fran\u00e7ais se mouchait toujours avec la main, (chose tr\u00e8s contraire \u00e0 nos usages). Se d\u00e9fendant sur ce point, (et il \u00e9tait r\u00e9put\u00e9 pour ses plaisanteries), il me demanda quel privil\u00e8ge pouvait bien avoir ce sale excr\u00e9ment pour qu\u2019on lui fournisse un beau linge d\u00e9licat pour le recevoir, et, qui plus est, pour l\u2019empaqueter et le serrer sur nous ? Que cela devait causer plus de d\u00e9go\u00fbt que de le voir d\u00e9verser n\u2019importe o\u00f9, comme nous le faisons pour tous nos autres excr\u00e9ments. J\u2019ai trouv\u00e9 qu\u2019il ne parlait pas du tout sans raison : l\u2019habitude m\u2019avait \u00f4t\u00e9 la possibilit\u00e9 de me rendre compte de cette bizarrerie, alors que nous trouvons pourtant si laides les bizarreries quand elles nous viennent d\u2019un autre pays.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">13. Les miracles viennent de l\u2019ignorance en laquelle nous sommes de la nature, et non de la nature elle-m\u00eame. L\u2019accoutumance \u00e9mousse notre jugement. Les Barbares ne sont en rien plus \u00e9tonnants pour nous que nous pour eux, ils n\u2019ont pas de raison de l\u2019\u00eatre, comme chacun l\u2019admettrait, apr\u00e8s s\u2019\u00eatre promen\u00e9 dans ces exemples venus de loin, s\u2019il savait se pencher sur les siens propres, et les examiner avec soin. La raison humaine est une d\u00e9coction faite \u00e0 partir du poids sensiblement \u00e9gal donn\u00e9 \u00e0 toutes nos opinions et nos moeurs, de quelque forme qu\u2019elles soient ; sa mati\u00e8re est infinie, infinie sa diversit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/ecrire-coach.biographe-valeriejean.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/images1.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-941\" src=\"http:\/\/ecrire-coach.biographe-valeriejean.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/images1-300x111.jpg\" alt=\"montaigne\" width=\"300\" height=\"111\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">14. Mais je reviens \u00e0 mon propos. Il est des peuples o\u00f9, sauf sa femme et ses enfants, personne ne parle au roi que par sartabane (La \u00ab sarbacane \u00bb est un tube creux, comme un\u00a0 \u00ab porte-voix \u00bb Dans une m\u00eame nation, les vierges montrent leur sexe \u00e0 d\u00e9couvert, et les mari\u00e9es le couvrent et le cachent soigneusement. \u00c0 cela, une autre coutume, ailleurs, offre quelque relation : la chastet\u00e9 n\u2019y est pris\u00e9e que pour le service du mariage, car les filles peuvent se donner librement, et si elles sont engross\u00e9es, se faire avorter avec les m\u00e9dicaments appropri\u00e9s, au vu de tout un chacun. Et d\u2019ailleurs, si c\u2019est un marchand qui se marie, tous les marchands invit\u00e9s \u00e0 la noce couchent avec l\u2019\u00e9pous\u00e9e avant lui ; et plus ils sont nombreux, plus elle en tire d\u2019honneur et de r\u00e9putation de robustesse et de capacit\u00e9. Si un officier se marie, il en va de m\u00eame. Et de m\u00eame si c\u2019est un noble. Et ainsi des autres, sauf si c\u2019est un laboureur ou quelqu\u2019un du bas peuple, car alors, c\u2019est au seigneur de le faire. Et on ne manque pas, pourtant, de recommander strictement la fid\u00e9lit\u00e9 pendant le mariage\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">15. Il est des peuples o\u00f9 il y a des bordels publics pour les hommes, et m\u00eame des mariages entre eux ; o\u00f9 les femmes vont \u00e0 la guerre avec leurs maris et ont leur place, non seulement au combat, mais au commandement166. O\u00f9 l\u2019on porte non seulement des bagues au nez, aux l\u00e8vres, aux joues, et aux orteils, mais aussi des baguettes d\u2019or fort lourdes au travers des t\u00e9tons et des fesses. O\u00f9 en mangeant on s\u2019essuie les doigts aux cuisses, aux bourses, et \u00e0 la plante des pieds. O\u00f9 les enfants ne sont pas h\u00e9ritiers, mais les fr\u00e8res et les neveux. Et ailleurs, les neveux seulement, sauf pour la succession du Prince. O\u00f9 pour r\u00e9gler la communaut\u00e9 des biens qui est l\u2019usage, certains magistrats souverains ont la charge collective de la culture des terres, et de la distribution des fruits, selon les besoins de chacun.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">16. O\u00f9 l\u2019on pleure la mort des enfants et l\u2019on f\u00eate celle des vieillards. O\u00f9 les hommes couchent \u00e0 dix ou douze ensembles dans le m\u00eame lit avec leurs femmes. O\u00f9 les femmes qui perdent leurs maris par mort violente peuvent se remarier, et les autres non. O\u00f9 l\u2019on a si peu d\u2019estime pour la condition des femmes <i>( La plupart des exemples qui suivent sont tir\u00e9s de l\u2019ouvrage deGomara : Histoire g\u00e9n\u00e9rale des Indes..). <\/i>qu\u2019on tue les filles \u00e0 la naissance, et que l\u2019on ach\u00e8te des femmes aux peuples voisins en cas de besoin. O\u00f9 les maris peuvent r\u00e9pudier leurs femmes sans all\u00e9guer aucun motif, et les femmes ne peuvent quitter leurs maris pour quelque raison que ce soit. O\u00f9 les maris ont le droit de les vendre si elles sont st\u00e9riles. O\u00f9 les gens font cuire, puis piler, le corps du tr\u00e9pass\u00e9, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il soit r\u00e9duit en une sorte de bouillie, qu\u2019ils m\u00e9langent alors \u00e0 leur vin, et qu\u2019ils boivent. O\u00f9 la plus d\u00e9sirable des s\u00e9pultures consiste \u00e0 \u00eatre mang\u00e9 par les chiens. Ou ailleurs, par des oiseaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">17. Des peuples o\u00f9 l\u2019on croit que les \u00e2mes heureuses vivent en toute libert\u00e9, dans des jardins d\u00e9licieux, pourvus de toutes sortes d\u2019agr\u00e9ments, et que ce sont elles qui produisent l\u2019\u00e9cho que nous entendons. O\u00f9 les hommes combattent dans l\u2019eau, et tirent droit au but des fl\u00e8ches avec leurs arcs tout en nageant. O\u00f9 pour signe de suj\u00e9tion, il faut hausser les \u00e9paules, et baisser la t\u00eate <i>(Montaigne prend manifestement plaisir \u00e0 accumuler les exemples les plus surprenants, les plus paradoxaux \u2013 pour ses contemporains. Il y a l\u00e0 comme un \u00e9cho du \u00ab topos du monde renvers\u00e9 \u00bb, ce proc\u00e9d\u00e9 rh\u00e9torique si en vogue au Moyen-Age : oiseaux qui nagent, poissons qui volent, fleuves remontant vers la source etc. Mais ici, il s\u2019agit d\u2019usages sociaux. <\/i>\u00a0et se d\u00e9chausser quand on entre dans l\u2019appartement du roi. O\u00f9 les eunuques qui gardent les religieuses ont en plus le nez et les l\u00e8vres coup\u00e9s, pour qu\u2019ils ne puissent m\u00eame pas \u00eatre aim\u00e9s ; et o\u00f9 les pr\u00eatres se cr\u00e8vent les yeux pour s\u2019aboucher avec les d\u00e9mons et recevoir leurs oracles. O\u00f9 chacun fait un Dieu de ce qui lui pla\u00eet, le chasseur d\u2019un lion ou d\u2019un renard, le p\u00eacheur de quelque poisson, et o\u00f9 chaque action ou passion humaine devient une idole ; o\u00f9 le soleil, la lune, et la terre sont les dieux principaux : pour pr\u00eater serment, on touche la terre en regardant le soleil. O\u00f9 la viande et le poisson se mangent crus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">18. Des peuples o\u00f9 le grand serment se fait en jurant par le nom d\u2019un tr\u00e9pass\u00e9 qui a joui d\u2019une bonne r\u00e9putation par le pays, en posant la main sur sa tombe. O\u00f9 les \u00e9trennes que le roi envoie chaque ann\u00e9e \u00e0 ses vassaux, c\u2019est du feu<i>(Cette fois Montaigne puise dans l\u2019ouvrage de Goulard Histoire du Portugal.) <\/i>et quand on l\u2019apporte, on \u00e9teint tous les feux anciens, et \u00e0 ce nouveau feu, les peuples voisins (d\u00e9pendant de ce Prince) sont tenus de venir prendre de quoi allumer le leur, chacun pour soi, sous peine de crime de l\u00e8se-majest\u00e9. O\u00f9, quand le roi abandonne sa charge pour se consacrer \u00e0 la d\u00e9votion, ce qui arrive souvent, son successeur est oblig\u00e9 d\u2019en faire autant, et passe la royaut\u00e9 au troisi\u00e8me successeur. O\u00f9 l\u2019on change la forme des institutions selon que les affaires l\u2019exigent : on d\u00e9pose le roi quand cela semble bon de le faire, et on le remplace par des anciens \u00e0 la t\u00eate de l\u2019\u00e9tat, ou encore on abandonne le pouvoir entre les mains du peuple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">19. Des peuples o\u00f9 les hommes et les femmes sont circoncis et baptis\u00e9s de la m\u00eame fa\u00e7on. O\u00f9 le soldat qui, apr\u00e8s un ou plusieurs combats, parvient \u00e0 pr\u00e9senter \u00e0 son roi sept t\u00eates d\u2019ennemis, est anobli. O\u00f9 l\u2019on vit avec l\u2019opinion si rare et si peu sociable de la mortalit\u00e9 des \u00e2mes. O\u00f9 les femmes accouchent sans plainte et sans effroi. O\u00f9 les femmes portent \u00e0 l\u2019une et l\u2019autre jambe des jambi\u00e8res de cuivre, et o\u00f9, si un pou les mord, elles sont tenues par un devoir de magnanimit\u00e9, de le mordre \u00e0 leur tour. O\u00f9 elles n\u2019osent pas prendre d\u2019\u00e9poux avant d\u2019avoir offert leur pucelage \u00e0 leur roi, s\u2019il en veut. O\u00f9 l\u2019on salue en mettant le doigt \u00e0 terre, puis en le levant vers le ciel. O\u00f9 les hommes portent les charges sur la t\u00eate et les femmes sur les \u00e9paules. O\u00f9 elles pissent debout, et les hommes accroupis. O\u00f9 ils envoient leur sang en signe d\u2019amiti\u00e9, et br\u00fblent de l\u2019encens pour les hommes qu\u2019ils veulent honorer, comme pour leurs dieux. O\u00f9 la parent\u00e9 est interdite dans les mariages, non seulement jusqu\u2019au quatri\u00e8me degr\u00e9, mais n\u2019est licite \u00e0 aucun degr\u00e9. O\u00f9 les enfants sont pendant quatre ans en nourrice, et souvent douze, alors que, dans le m\u00eame pays, on juge mortel de donner \u00e0 t\u00e9ter \u00e0 l\u2019enfant le premier jour. O\u00f9 les p\u00e8res ont la charge du ch\u00e2timent des gar\u00e7ons, et les m\u00e8res, \u00e0 part, celui des filles. Et ce ch\u00e2timent consiste \u00e0 les enfumer, pendus par les pieds.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">20. O\u00f9 l\u2019on mange toutes sortes d\u2019herbes, sans autre possibilit\u00e9 que de refuser celles qui leur semblent avoir une mauvaise odeur. O\u00f9 tout est ouvert : les maisons pour belles et riches qu\u2019elles soient, n\u2019ont pas de porte, ni de fen\u00eatre, ni de coffre qui puisse \u00eatre ferm\u00e9, et o\u00f9 les voleurs sont punis deux fois plus qu\u2019ailleurs. O\u00f9 l\u2019on tue les poux avec les dents comme les macaques, et trouve horrible de les voir \u00e9craser avec les ongles. O\u00f9 on ne se coupe la vie durant ni poil ni ongle ; ailleurs, on ne coupe que les ongles de la main droite, alors qu\u2019on laisse pousser ceux de la gauche comme un signe de distinction. O\u00f9 on laisse pousser les cheveux du c\u00f4t\u00e9 droit, et on maintient ras l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. Et dans les provinces voisines, celle-ci laisse pousser les cheveux sur le devant, l\u2019autre \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, et on rase le c\u00f4t\u00e9 oppos\u00e9. Voici un peuple o\u00f9 les p\u00e8res pr\u00eatent leurs enfants, et les maris leurs femmes pour leurs h\u00f4tes, mais en les faisant payer. O\u00f9 l\u2019on peut honn\u00eatement faire des enfants \u00e0 sa m\u00e8re, o\u00f9 les p\u00e8res peuvent avoir commerce charnel avec leurs filles, et avec leurs fils. O\u00f9, dans les assembl\u00e9es qui se tiennent pour festoyer, on se pr\u00eate mutuellement les enfants sans souci de la parent\u00e9. <i>(Toutes ces \u00ab coutumes \u00bb \u2013 plus ou moins r\u00e9elles \u2013 sont reprises de divers auteurs : Gomara, Quinte-Curce, H\u00e9rodote, Plutarque, etc. )<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">21. Ici on vit de chair humaine ; l\u00e0 c\u2019est un signe de pi\u00e9t\u00e9 que de tuer son p\u00e8re \u00e0 un certain \u00e2ge ; ailleurs, les p\u00e8res d\u00e9signent, pendant qu\u2019ils sont encore dans le ventre de leur m\u00e8re, les enfants qu\u2019ils souhaitent nourrir et conserver et ceux qu\u2019ils veulent abandonner et tuer. L\u00e0, les vieux maris mettent leurs femmes au service de la jeunesse, et ailleurs elles sont communes \u00e0 tous sans qu\u2019il y ait p\u00e9ch\u00e9, et m\u00eame, dans certains pays, elles portent comme une marque d\u2019honneur, sur le bord de leurs robes, autant de belles houppes \u00e0 franges qu\u2019elles ont connu d\u2019hommes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">22. La coutume n\u2019a-t-elle pas aussi fait une R\u00e9publique de femmes ? Ne leur a-t-elle pas mis les armes \u00e0 la main, fait lever des arm\u00e9es, et livrer des batailles ? Et ce que toute la philosophie ne peut parvenir \u00e0 faire entrer dans la t\u00eate des plus sages, la coutume ne l\u2019enseigne-t-elle pas par sa seule prescription aux plus grossiers des gens du peuple ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">23. Car on conna\u00eet des nations enti\u00e8res o\u00f9, non seulement la mort \u00e9tait m\u00e9pris\u00e9e, mais f\u00eat\u00e9e : o\u00f9 les enfants de sept ans supportaient d\u2019\u00eatre fouett\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 la mort sans que leur visage en f\u00fbt troubl\u00e9. O\u00f9 la richesse \u00e9tait tenue dans un tel m\u00e9pris que le plus mis\u00e9rable citoyen de la ville n\u2019e\u00fbt pas daign\u00e9 se baisser pour ramasser une bourse pleine. Et nous connaissons des r\u00e9gions tr\u00e8s fertiles en toutes sortes de vivres, o\u00f9 pourtant les mets les plus ordinaires et les plus savoureux \u00e9taient le pain, le cresson, et l\u2019eau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">24. La coutume ne fit-elle pas encore ce miracle \u00e0 Chio <i>(Chio ou Chios Ile de la mer Eg\u00e9e, proche des c\u00f4tes turques.) <\/i>qu\u2019il s\u2019y passa cent ans sans que, de m\u00e9moire d\u2019homme, fille ni femme n\u2019ait failli \u00e0 son honneur ? En somme, \u00e0 mon avis, il n\u2019est rien que la coutume ne fasse ou ne puisse faire. Et c\u2019est \u00e0 juste titre que Pindare l\u2019appelle, \u00e0 ce qu\u2019on dit, la reine et l\u2019imp\u00e9ratrice du monde. Celui-ci, qu\u2019on rencontra en train de battre son p\u00e8re r\u00e9pondit que c\u2019\u00e9tait la coutume de sa maison ; que son p\u00e8re avait ainsi battu son a\u00efeul, son a\u00efeul son bisa\u00efeul ; et montrant son fils, il dit : \u00ab celui-l\u00e0 me battra quand il aura atteint mon \u00e2ge. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">25. Et ce p\u00e8re, que son fils tiraillait et malmenait au milieu de la rue, lui ordonna de s\u2019arr\u00eater \u00e0 une certaine porte, car lui n\u2019avait tra\u00een\u00e9 son p\u00e8re que jusque-l\u00e0, et c\u2019\u00e9tait la borne des mauvais traitements h\u00e9r\u00e9ditaires, ceux que les enfants avaient pour coutume de faire subir \u00e0 leur p\u00e8re dans leur famille.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">26. Par tradition, dit Aristote, aussi souvent que par maladie, des femmes s\u2019arrachent les cheveux, rongent leurs ongles, mangent des charbons et de la terre. Et plus par coutume que par nature, les hommes ont des relations avec les hommes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">27. Les lois de la conscience, dont nous disons qu\u2019elles naissent de la nature, naissent de la tradition : chacun v\u00e9n\u00e8re int\u00e9rieurement les opinions et les moeurs re\u00e7ues et accept\u00e9es autour de lui, et il ne peut s\u2019en d\u00e9tacher sans remords, ni s\u2019y appliquer sans les approuver.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">28. Quand les Cr\u00e9tois, dans les temps anciens, voulaient maudire quelqu\u2019un, ils priaient les dieux de lui faire contracter quelque mauvaise habitude.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">29. Mais le principal effet de la puissance de la tradition, c\u2019est qu\u2019elle nous saisit et nous enserre de telle fa\u00e7on que nous avons toutes les peines du monde \u00e0 nous en d\u00e9gager et \u00e0 rentrer en nous-m\u00eames pour r\u00e9fl\u00e9chir et discuter ce qu\u2019elle nous impose.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">30. En fait, parce que nous les absorbons avec notre lait \u00e0 la naissance, et que le monde se pr\u00e9sente \u00e0 nous sous cet aspect la premi\u00e8re fois que nous le voyons, il semble que nous soyons faits pour voir les choses comme cela. Et les opinions courantes que nous trouvons en vigueur autour de nous, infus\u00e9es en notre esprit par la semence de nos p\u00e8res, nous semblent de ce fait naturelles et universelles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">31. Il r\u00e9sulte de tout cela que ce qui est en dehors des limites de la coutume, on croit que c\u2019est en dehors de limites de la raison : dieu sait combien cette id\u00e9e est d\u00e9raisonnable, le plus souvent. Si comme nous, qui nous \u00e9tudions, avons appris \u00e0 le faire, chacun de ceux qui entendent une pens\u00e9e juste cherchait aussit\u00f4t en quoi elle le concerne lui-m\u00eame, il comprendrait que cette pens\u00e9e n\u2019est pas tant un bon mot qu\u2019un bon coup de fouet \u00e0 la b\u00eatise ordinaire de son jugement. Mais on re\u00e7oit les avis de la v\u00e9rit\u00e9 et ses pr\u00e9ceptes comme s\u2019ils \u00e9taient adress\u00e9s \u00e0 tous, et jamais \u00e0 soi-m\u00eame. Au lieu de les appliquer \u00e0 ses propres comportements, on les enfouit dans sa m\u00e9moire, b\u00eatement et inutilement.Mais revenons encore au pouvoir souverain de la coutume.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">32. Les peuples \u00e9lev\u00e9s dans la libert\u00e9 et habitu\u00e9s \u00e0 se commander eux-m\u00eames estiment toute autre forme de gouvernement monstrueuse et contre-nature. Ceux qui sont form\u00e9s dans l\u2019id\u00e9e de la monarchie pensent de m\u00eame. Et quelque facilit\u00e9 que le sort leur offre pour un changement, alors m\u00eame qu\u2019ils se sont lib\u00e9r\u00e9s avec bien des difficult\u00e9s de la contrainte importune d\u2019un ma\u00eetre, ils s\u2019empressent aussit\u00f4t d\u2019en r\u00e9installer un nouveau, avec les m\u00eames difficult\u00e9s.C\u2019est qu\u2019ils ne peuvent pas se r\u00e9soudre \u00e0 prendre en haine l\u2019autorit\u00e9 elle-m\u00eame.C\u2019est par l\u2019entremise de la tradition que chacun est content du lieu o\u00f9 la nature l\u2019a plac\u00e9 : les sauvages d\u2019\u00c9cosse n\u2019ont que faire de la Touraine, ni les Scythes de la Thessalie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">33. Darius demanda \u00e0 des Grecs pour combien ils accepteraient d\u2019adopter la coutume des Indes, et manger leurs p\u00e8res morts (car c\u2019\u00e9tait leur usage, et ils estimaient ne pas pourvoir leur trouver de meilleure s\u00e9pulture qu\u2019en eux-m\u00eames). Ils lui r\u00e9pondirent qu\u2019ils ne le feraient pour rien au monde. Mais ayant aussi tent\u00e9 de convaincre les Indiens d\u2019abandonner leur coutume, et d\u2019adopter celle des Grecs, qui \u00e9tait de br\u00fbler les corps de leurs p\u00e8res, il leur fit encore plus horreur. Chacun r\u00e9agit ainsi, parce l\u2019usage nous d\u00e9robe le vrai visage des choses.<br \/>\n<i>Il n\u2019est rien de si grand et de si admirable d\u2019abord Qui peu \u00e0 peu ne cesse de nous \u00e9tonner<br \/>\n[Lucr\u00e8ce, II, 1023] <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">34. Autrefois, ayant \u00e0 faire valoir un de nos usages qui faisait autorit\u00e9 bien au del\u00e0 de nous, et ne voulant pas, comme on le fait en g\u00e9n\u00e9ral, l\u2019\u00e9tablir seulement par la force des lois et des exemples, mais allant rechercher ses origines m\u00eames, je d\u00e9couvris que son fondement \u00e9tait si peu assur\u00e9 qu\u2019il s\u2019en fallut de peu que je ne m\u2019en d\u00e9tache moi-m\u00eame, moi qui avais pour t\u00e2che de la renforcer chez les autres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">35. C\u2019est par ce genre de recette, qu\u2019il estime fondamentale et souveraine, que Platon entreprend de chasser les amours perverses et contre-nature de son temps ; \u00e0 savoir, que l\u2019opinion publique les condamne et que les po\u00e8tes et tout un chacun en dise pis que pendre. Par ce moyen, les plus belles filles n\u2019attireront plus l\u2019amour de leurs p\u00e8res, ni les fr\u00e8res, si beaux soient-ils, l\u2019amour de leurs soeurs. Car les fables de Thyeste, d\u2019OEdipe et de Macar\u00e9e instilleront, par la beaut\u00e9 m\u00eame de leurs vers, cette utile r\u00e9pugnance dans la tendre cervelle des enfants.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">36. C\u2019est vrai, la pudicit\u00e9 est une belle vertu, dont on conna\u00eet assez l\u2019utilit\u00e9 ; mais la traiter et la faire valoir comme fonci\u00e8rement naturelle est aussi malais\u00e9 qu\u2019il est ais\u00e9 de la faire valoir selon l\u2019usage, les lois, les pr\u00e9ceptes moraux. Ses premiers et universels fondements sont difficiles \u00e0 examiner \u00e0 fond ; nos ma\u00eetres les parcourent superficiellement, n\u2019osent pas y regarder de pr\u00e8s, s\u2019empressent plut\u00f4t de se placer sous la protection de la coutume, et l\u00e0 gonflent leurs plumes et triomphent \u00e0 bon compte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">37. Ceux qui ne veulent pas se laisser entra\u00eener loin de la source originelle se trompent encore plus, et se voient contraints d\u2019adopter des opinions barbares, comme Chrysippe, qui mit un peu partout dans ses \u00e9crits le peu de cas qu\u2019il faisait des unions incestueuses, quelles qu\u2019elles soient (<i>Ce passage ne me semble pas tr\u00e8s clair \u2013 d\u2019autant que les traducteurs de Diog\u00e8ne La\u00ebrce parlant de Chrisippe ne le sont gu\u00e8re, et ne sont gu\u00e8re d\u2019accord entre eux. Qu\u2019on en juge : \u2013 Dans Les sto\u00efciens, Gallimard, Pl\u00e9iade, 1962, p. 78 ; Emile Br\u00e9hier traduit ainsi une des phrases Celui qui voudra se d\u00e9tacher du tenace pr\u00e9jug\u00e9 de la coutume trouvera que bien des choses re\u00e7ues comme indiscutables n\u2019ont cependant de fondement que dans la barbe blanche et les rides de l\u2019usage qui les accompagne. Une fois ce masque arrach\u00e9, et les choses amen\u00e9es \u00e0 la lumi\u00e8re de la v\u00e9rit\u00e9 et de la raison, il sentira son jugement tout boulevers\u00e9, et pourtant ramen\u00e9 \u00e0 des bases plus solides.) <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">38. Par exemple, je lui demanderai alors s\u2019il peut y avoir quelque chose de plus \u00e9trange que de voir un peuple oblig\u00e9 de suivre des lois auxquelles il n\u2019a jamais rien compris ; de le voir soumis en toutes ses affaires domestiques, mariages, donations, testaments, ventes et achats, \u00e0 des r\u00e8gles qu\u2019il ne peut conna\u00eetre, parce qu\u2019elles ne sont ni \u00e9crites ni publi\u00e9es dans sa langue, et dont il est de ce fait contraint par n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019acheter l\u2019interpr\u00e9tation et l\u2019usage ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">39. On ne suit pas en cela l\u2019ing\u00e9nieuse id\u00e9e d\u2019Isocrates qui conseillait \u00e0 son roi de rendre libres, franches de taxes, et lucratives, les n\u00e9gociations commerciales entre ses sujets, et de rendre on\u00e9reuses en les frappant de lourdes taxes, leurs contestations et querelles. Au contraire, on suit l\u00e0 une monstrueuse tendance qui aboutit \u00e0 mettre sur le march\u00e9 la raison elle-m\u00eame, et \u00e0 donner aux lois un cours, comme pour les marchandises ! Je sais gr\u00e9 au sort de ce que \u2013 selon nos historiens \u2013 ce fut un gentilhomme gascon de mon pays qui le premier\u00a0 s\u2019opposa<br \/>\nCharlemagne qui voulait nous donner des lois latines et imp\u00e9riales.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">40. Qu\u2019y a-t-il de plus barbare que de voir une nation o\u00f9, par coutume l\u00e9gale, la charge de juger se vend ? O\u00f9 les jugements se paient contre argent comptant ? O\u00f9 la justice est refus\u00e9e en toute l\u00e9galit\u00e9 \u00e0 celui qui n\u2019a pas les moyens de la payer ?<br \/>\nEt o\u00f9 cette marchandise a tellement d\u2019importance qu\u2019il se constitue dans la soci\u00e9t\u00e9 un quatri\u00e8me \u00e9tat, fait de ceux qui savent manipuler les proc\u00e8s, pour s\u2019ajouter aux trois autres traditionnels : l\u2019\u00e9glise, la noblesse, et le peuple ? Et o\u00f9 ce quatri\u00e8me ayant la charge des lois, et une autorit\u00e9 souveraine sur les biens et les vies, fasse un corps \u00e0 part de celui de la noblesse ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">41. Il y a de ce fait dualit\u00e9 de lois : celles de l\u2019honneur, et celles de la justice, qui sont oppos\u00e9es en bien des points. Car celles-l\u00e0 condamnent aussi rigoureusement un d\u00e9menti accept\u00e9 que celles-ci un d\u00e9menti veng\u00e9 par les armes. Dans un cas, celui qui porte les armes et qui subit une injure sans broncher est consid\u00e9r\u00e9 comme d\u00e9shonor\u00e9 et indigne de la noblesse, tandis que dans l\u2019autre, celui qui a une charge civile et tire vengeance de l\u2019injure subie encourt la peine capitale. Celui qui s\u2019adresse aux lois pour demander raison d\u2019une offense faite \u00e0 son honneur se d\u00e9shonore ; et celui qui ne s\u2019y adresse est puni et ch\u00e2ti\u00e9 au nom de la loi. De ces deux corps si diff\u00e9rents, et se rapportant pourtant \u00e0 un seul et m\u00eame chef \u2013 le roi, ceux-l\u00e0 ont en charge la paix, et ceux-ci la guerre ; ceux-l\u00e0 le gain, et ceux-ci l\u2019honneur ; ceux-l\u00e0 le savoir, ceux-ci la valeur militaire ; ceux-l\u00e0 la parole, ceux-ci l\u2019action ; ceux-l\u00e0 la justice, ceux-ci la vaillance; ceux-l\u00e0 la raison, ceux-ci la force ; ceux-l\u00e0 la robe longue, ceux-ci la courte\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">42. Quant aux choses de moindre importance, comme les v\u00eatements, \u00e0 celui qui voudrait les ramener \u00e0 leur but v\u00e9ritable, qui est le service et la commodit\u00e9 du corps, et d\u2019o\u00f9 ils tirent leur gr\u00e2ce et leur agr\u00e9ment originel, j\u2019indiquerai, comme les plus extravagants qui se puissent imaginer, nos bonnets carr\u00e9s, cette longue queue de velours pliss\u00e9 qui pend aux t\u00eates de nos femmes avec son attirail bigarr\u00e9, et cette vaine et inutile pi\u00e8ce moulant un membre que nous ne pouvons pas d\u00e9cemment nommer, mais dont nous faisons \u00e9talage et ostentation en public.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">43. Ces consid\u00e9rations ne d\u00e9tournent pourtant pas un homme sens\u00e9 de suivre le style ordinaire ; mais \u00e0 l\u2019inverse, il me semble que toutes les fa\u00e7ons de faire trop extravagantes ou originales rel\u00e8vent plus de la folie, ou de l\u2019affectation ambitieuse, que du bon sens. Le sage, s\u2019il doit isoler int\u00e9rieurement son esprit de la foule, pour le maintenir capable de juger librement des choses, \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, par contre, doit suivre enti\u00e8rement les formes et les usages re\u00e7us. La soci\u00e9t\u00e9 n\u2019a que faire de ce que nous pensons ; mais le reste, c\u2019est-\u00e0-dire nos actions, notre travail, nos situations et notre vie priv\u00e9e, il faut accorder et adapter cela \u00e0 son service et aux opinions communes, comme le fit ce bon et grand Socrate, qui refusa de sauver sa vie en d\u00e9sob\u00e9issant \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 publique, m\u00eame tr\u00e8s injuste, voire inique. (I. 22.37) Car c\u2019est la r\u00e8gle des r\u00e8gles, la loi g\u00e9n\u00e9rale des lois : chacun doit observer celles du lieu o\u00f9 il se trouve :<br \/>\n<i>On doit ob\u00e9ir aux lois de son pays.<br \/>\n[Sentences grecques, \u00e9d. Crispin] <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/ecrire-coach.biographe-valeriejean.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/images2.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-942\" src=\"http:\/\/ecrire-coach.biographe-valeriejean.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/images2.jpg\" alt=\"La loi, Montaigne\" width=\"203\" height=\"248\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">44. Voici des choses d\u2019une autre cuv\u00e9e. Il n\u2019est pas du tout certain qu\u2019il y ait v\u00e9ritablement autant de profit \u00e0 changer une loi re\u00e7ue, quelle qu\u2019elle soit, qu\u2019il y a d\u2019inconv\u00e9nient \u00e0 l\u2019\u00e9branler. C\u2019est qu\u2019une organisation politique est comme un b\u00e2timent fait de diverses pi\u00e8ces jointes ensemble de telle fa\u00e7on qu\u2019il est impossible d\u2019en faire bouger une sans que tout l\u2019ensemble ne s\u2019en ressente. Le l\u00e9gislateur des Thuriens <i>(Thuriens : habitants de Thurion, petite ville du sud de l\u2019Epire.) <\/i>Diodore de Sicile nomme Zaleucos ce l\u00e9gislateur (<i>Il s\u2019agit de Lycurgue<\/i>) \u00a0ordonna que quiconque voudrait abolir une loi ancienne ou en instituer une nouvelle devrait se pr\u00e9senter au peuple la corde au cou, afin que si la nouveaut\u00e9 n\u2019\u00e9tait pas approuv\u00e9e de chacun, il f\u00fbt imm\u00e9diatement \u00e9trangl\u00e9. Et celui de Lac\u00e9d\u00e9mone \u00a0passa sa vie \u00e0 obtenir de ses concitoyens la promesse ferme qu\u2019ils n\u2019enfreindraient aucune de ses ordonnances.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">45. L\u2019\u00e9phore <i>(A Lac\u00e9d\u00e9mone (Sparte), il y avait cinq magistrats appel\u00e9s \u00ab \u00c9phores\u00bb dont le pouvoir contrebalan\u00e7ait celui du roi et du s\u00e9nat)<\/i> \u00a0qui coupa si brutalement les deux cordes que Phrinys avait ajout\u00e9es \u00e0 la musique ne se mit pas en peine de savoir si elle s\u2019en trouvait am\u00e9lior\u00e9e, ou si les accords en \u00e9taient plus pleins : il lui suffisait, pour les condamner, que cela constitue une alt\u00e9ration de l\u2019ancienne. C\u2019est ce que signifiait le symbole de l\u2019\u00e9p\u00e9e rouill\u00e9e de la justice de Marseille(<i>Cette marque de conservatisme des Marseillais avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 relev\u00e9e par Val\u00e8re-Maxime.)<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">46. J\u2019ai du d\u00e9go\u00fbt envers la nouveaut\u00e9, quelle que visage qu\u2019elle ait, et ai de bonnes raisons pour cela, car j\u2019en ai vu des effets tr\u00e8s dommageables. Celle qui nous accable depuis tant d\u2019ann\u00e9es <i>(Il s\u2019agit de la R\u00e9forme)<\/i> n\u2019est pas responsable de tout, mais on peut dire avec vraisemblance que, de fa\u00e7on fortuite, elle a tout produit et engendr\u00e9, y compris les maux et les ruines qui se font sans elle, et contre elle : c\u2019est \u00e0 elle de s\u2019en bl\u00e2mer : <i>H\u00e9las, ce sont mes propres traits qui ont fait mes blessures.<br \/>\nOvide, H\u00e9ro\u00efdes, \u00c9p\u00eetres de Phyllis \u00e0 D\u00e9mophon] <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">47. Ceux qui \u00e9branlent un \u00c9tat sont g\u00e9n\u00e9ralement les premiers \u00e0 \u00eatre engloutis dans sa ruine. Le b\u00e9n\u00e9fice du trouble ne profite gu\u00e8re \u00e0 celui qui l\u2019a initi\u00e9 : il agite et brouille l\u2019eau pour d\u2019autres p\u00eacheurs. L\u2019unit\u00e9 et la structure de la monarchie, ce grand b\u00e2timent, ayant \u00e9t\u00e9 disloqu\u00e9 et d\u00e9compos\u00e9 notamment sur ses vieux jours, par la r\u00e9forme, offre \u00e0 l\u2019envi des ouvertures et des entr\u00e9es \u00e0 de semblables dommages. La majest\u00e9 royale s\u2019abaisse plus difficilement du sommet au milieu qu\u2019elle ne tombe du milieu au fond.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">48. Mais si les inventeurs sont plus pernicieux, les imitateurs <i>(P. Villey voit ici, probablement \u00e0 juste titre, une allusion au parti des \u00ab Ligueurs \u00bb (catholiques), qui s\u2019\u00e9taient, eux aussi, r\u00e9volt\u00e9s contre l\u2019autorit\u00e9 royale, \u00e0 l\u2019imitation des Protestants) <\/i>sont plus vicieux, car ils suivent des exemples dont ils ont pourtant ressenti et puni l\u2019horreur et le mal. Et s\u2019il y a quelque degr\u00e9 d\u2019honneur, m\u00eame quand on fait le mal, c\u2019est aux autres, et non \u00e0 eux-m\u00eames, que revient la gloire de l\u2019invention et le courage du premier effort. Toutes sortes de d\u00e9sordres nouveaux puisent commod\u00e9ment dans cette source premi\u00e8re et f\u00e9conde, et y trouvent les formes et les mod\u00e8les qui permettent de troubler la soci\u00e9t\u00e9. On peut trouver dans nos lois elles-m\u00eames, faites pour porter rem\u00e8de \u00e0 ce premier mal, la m\u00e9thode \u00e0 employer et le pr\u00e9texte n\u00e9cessaire pour r\u00e9aliser toutes sortes de mauvaises entreprises.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il nous advient ce que Thucydide dit des guerres civiles de son temps, que pour att\u00e9nuer les vices publics, on leur donnait des noms nouveaux et plus doux, comme pour les excuser, en \u00e9dulcorant et en d\u00e9tournant leurs vrais titres. On fait cela sous pr\u00e9texte de r\u00e9former nos consciences et nos croyances, Le pr\u00e9texte est honn\u00eate. (I. 22.48) Mais le meilleur des pr\u00e9textes de nouveaut\u00e9 est dangereux.<i>Tant il est vrai qu\u2019aucun changement apport\u00e9 aux anciennes institutions ne vaut d\u2019\u00eatre approuv\u00e9.[Tite-Live, XXXIV, 54] <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">49. Il me semble donc, pour parler franchement, qu\u2019il faut un grand orgueil et bien de la pr\u00e9somption pour attacher de la valeur \u00e0 nos opinions au point que, pour les faire triompher, il faille renverser la paix publique, et introduire in\u00e9vitablement tant de malheurs : la terrible corruption des moeurs que suscitent les guerres civiles, les bouleversements complets des choses fondamentales, et tout cela dans son propre pays. N\u2019est-ce pas un mauvais calcul que de promouvoir tant de vices certains et connus, pour combattre des erreurs contest\u00e9es et discutables ? Y a-t-il des vices d\u2019une esp\u00e8ce pire que ceux qui choquent notre conscience et nos sentiments naturels ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">50. Le S\u00e9nat osa faire cette concession, lors du diff\u00e9rend qui l\u2019opposa au peuple sur la question du minist\u00e8re religieux, et d\u00e9clara : Que cela concernait plus les dieux qu\u2019eux-m\u00eames, que ces dieux veilleraient \u00e0 ce que leur propre culte ne soit pas profan\u00e9. C\u2019est dans le m\u00eame sens qu\u2019avait r\u00e9pondu l\u2019oracle \u00e0 ceux de Delphes \u00e0 propos de la guerre contre les M\u00e8des : craignant l\u2019invasion des Perses, ils demand\u00e8rent au Dieu ce qu\u2019ils devaient faire des tr\u00e9sors sacr\u00e9s de son temple : les cacher ou les emporter ? Il leur r\u00e9pondit qu\u2019ils ne touchent \u00e0 rien et s\u2019occupent d\u2019eux-m\u00eames, car il \u00e9tait bien capable de s\u2019occuper de ses propres affaires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">51. La religion chr\u00e9tienne pr\u00e9sente toutes les marques d\u2019une extr\u00eame justice et d\u2019une extr\u00eame utilit\u00e9 ; mais nulle qui soit plus \u00e9vidente que la ferme recommandation de l\u2019ob\u00e9issance \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 et du maintien de l\u2019ordre \u00e9tabli. Quel merveilleux exemple nous en a donn\u00e9 la sagesse divine ! Pour assurer le salut du genre humain et remporter une glorieuse victoire contre la mort et le p\u00e9ch\u00e9, elle n\u2019a pourtant voulu agir qu\u2019en accord avec notre syst\u00e8me politique, et a soumis son progr\u00e8s et la poursuite de son but si noble et salutaire \u00e0 l\u2019aveuglement et \u00e0 l\u2019injustice de nos coutumes et usages ; elle a laiss\u00e9 couler le sang innocent de tant d\u2019\u00e9lus, ses favoris, et accept\u00e9 de passer tant d\u2019ann\u00e9es \u00e0 m\u00fbrir cet inestimable fruit : notre salut !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">52. Il y a une grande diff\u00e9rence entre la cause de celui qui suit les usages et les lois de son pays et celle de celui qui entreprend de les manipuler et de les changer. Celui-l\u00e0 invoque comme excuse la simplicit\u00e9, l\u2019ob\u00e9issance et l\u2019exemple : quoi qu\u2019il fasse, ce ne peut \u00eatre un mal, tout au plus un malheur.<br \/>\n<i>Qui pourrait, en effet, ne pas respecter une antiquit\u00e9 qui nous a \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9e et prouv\u00e9e par les plus \u00e9clatants t\u00e9moignages ? [Cic\u00e9ron, De divinatione, I, 11 <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">53. Et en outre, comme dit Isocrate, dans la mod\u00e9ration, il y a plus d\u2019insuffisance que d\u2019exc\u00e8s. Celui qui veut tout changer se trouve dans une situation bien plus difficile, car qui se m\u00eale de choisir et de changer s\u2019arroge l\u2019autorit\u00e9 de juger et doit faire la preuve qu\u2019il est capable de voir le fautif dans ce qu\u2019il chasse comme le bien dans ce qu\u2019il introduit. Voici la consid\u00e9ration fort simple qui m\u2019a confort\u00e9 dans ma position, et r\u00e9fr\u00e9n\u00e9 ma jeunesse m\u00eame, plus t\u00e9m\u00e9raire pourtant : je ne dois pas charger mes \u00e9paules d\u2019un poids aussi lourd que celui de parler au nom d\u2019une connaissance si importante, et ne pas me risquer en celle-ci l\u00e0 o\u00f9 je n\u2019oserais le faire en toute s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 dans les domaines o\u00f9 j\u2019ai \u00e9t\u00e9 instruit, et dans lesquels la t\u00e9m\u00e9rit\u00e9 de jugement ne cause pas de pr\u00e9judice.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">54. Car il me semble tr\u00e8s mal venu de vouloir subordonner les lois et usages publics et stables, \u00e0 l\u2019instabilit\u00e9 de la fantaisie individuelle (car la raison individuelle n\u2019a de valeur qu\u2019individuelle), et entreprendre sur les lois divines ce que nulle soci\u00e9t\u00e9 ne supporterait pour les lois civiles : m\u00eame si la raison humaine a bien plus de rapport avec ces derni\u00e8res, elles demeurent cependant pleinement juges de leurs juges. Et leur connaissance intime doit servir \u00e0 expliquer et \u00e9tendre l\u2019usage qui en a \u00e9t\u00e9 re\u00e7u, non \u00e0 le d\u00e9tourner et en proposer un autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">55. Si parfois la providence divine a transgress\u00e9 les lois auxquelles elle nous a astreints, ce n\u2019est pas pour nous en dispenser. Ce sont des interventions de sa propre main qu\u2019il nous faut, non pas imiter, mais admirer ; des exemples extraordinaires, frapp\u00e9s au coin de sa volont\u00e9 expresse, comme les miracles qu\u2019elle nous fournit pour t\u00e9moignage de sa toute puissance, et qui se situent bien au-del\u00e0 de nos propres capacit\u00e9s. Et c\u2019est folie et impi\u00e9t\u00e9 que de chercher \u00e0 les reproduire ; nous ne devons pas les suivre, mais les contempler, frapp\u00e9s d\u2019admiration. Actes qui rel\u00e8vent de son r\u00f4le \u2013 et non du n\u00f4tre<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">56. <i>Cotta d\u00e9clare bien opportun\u00e9ment \u00e0 ce sujet : \u00ab En<br \/>\nmati\u00e8re de religion, mes autorit\u00e9s sont T. Coruncanius, P. Scipion, P. Scevola, les grands Pontifes, non Z\u00e9non, Cl\u00e9anthe ou Chrysippe. \u00bb(<\/i> philosophes grecs \u00ab sto\u00efciens \u00bb et \u00ab sceptiques \u00bb).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">57. Dieu le sait : dans la querelle qui nous oppose en ce moment, (I. 22.54) et o\u00f9 il y a cent articles de foi \u00e0 enlever et remplacer, graves et profonds, combien sont ceux qui peuvent se vanter d\u2019avoir pr\u00e9cis\u00e9ment examin\u00e9 les raisons profondes de l\u2019un et de l\u2019autre parti ? Leur nombre, s\u2019il en est un, ne serait gu\u00e8re en mesure de nous troubler. Mais la foule des autres, o\u00f9 va-t-elle ? Sous quelle banni\u00e8re se range-t-elle, de son c\u00f4t\u00e9 ? Il advient de leur rem\u00e8de comme des autres m\u00e9dicaments faibles et mal appliqu\u00e9s : ce qu\u2019il devait purger en nous, il l\u2019\u00e9chauffe, l\u2019exasp\u00e8re et l\u2019aigrit par le conflit, et il nous reste dans le corps. Sa faiblesse n\u2019a pas pu nous purger, mais elle nous a cependant<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les trois derniers personnages cit\u00e9s sont affaiblis. De telle sorte que nous ne pouvons pas nous en d\u00e9barrasser non plus, et que nous ne r\u00e9coltons de son intervention que des souffrances prolong\u00e9es et intestines.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">58. Toujours est-il que le sort, dont l\u2019autorit\u00e9 est toujours sup\u00e9rieure \u00e0 celle de nos discours, nous pr\u00e9sente parfois la n\u00e9cessit\u00e9 comme si urgente qu\u2019il faut bien que les lois lui accordent une place ; et quand on r\u00e9siste au d\u00e9veloppement d\u2019une innovation introduite de force, se tenir en tout et partout r\u00e9serv\u00e9 et respectueux contre ceux qui agissent en toute libert\u00e9, dont les desseins sont par l\u00e0 susceptibles d\u2019\u00eatre favoris\u00e9s, et qui n\u2019ont d\u2019autre loi ni d\u2019autre r\u00e8gle que d\u2019agir \u00e0 leur avantage, c\u2019est l\u00e0 une dangereuse obligation et un combat in\u00e9gal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Se fier \u00e0 un perfide, c\u2019est lui donner les moyens de nuire. <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>[S\u00e9n\u00e8que, OEdipe, III, 686] <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">59. D\u2019autant plus que la r\u00e8gle ordinaire dans un \u00c9tat en bonne sant\u00e9 ne propose rien pour ces accidents extraordinaires : elle pr\u00e9suppose un corps stable dans ses principaux organes et services, et un consentement commun \u00e0 l\u2019observation de ses lois et \u00e0 leur ob\u00e9issance. Le comportement l\u00e9gitime est un comportement calme, pesant et contraint, qui n\u2019est pas de nature \u00e0 tenir bon devant un comportement libre et effr\u00e9n\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">60. On sait que l\u2019on reproche encore \u00e0 ces deux grands personnages, Octavius et Caton, d\u2019avoir, pendant les guerres civiles de Sylla et de C\u00e9sar, laiss\u00e9 courir les plus grands dangers \u00e0 leur patrie, plut\u00f4t que de la secourir au d\u00e9pens de ses lois, et en modifiant l\u2019ordre des choses. Car en v\u00e9rit\u00e9, \u00e0 la derni\u00e8re extr\u00e9mit\u00e9, quand il n\u2019y a plus moyen de r\u00e9sister, il serait probablement plus sage de baisser la t\u00eate et de supporter les coups, que de s\u2019obstiner au-del\u00e0 du possible \u00e0 ne rien l\u00e2cher, et donner occasion ainsi \u00e0 la violence de tout fouler aux pieds. Il vaudrait mieux faire vouloir aux lois ce qu\u2019elles peuvent faire, puisqu\u2019elles ne peuvent faire ce qu\u2019elles veulent. C\u2019est ce que fit celui qui ordonna qu\u2019elles fussent suspendues vingt-quatre <i>heures (Il s\u2019agit d\u2019Ag\u00e9silas qui d\u00e9cida de ne pas appliquer les lois de Sparte un jour o\u00f9 elles auraient entra\u00een\u00e9 la punition d\u2019un trop grand nombre de soldats (cf. Plutarque, Ag\u00e9silas, VI) <\/i>celui qui changea pour cette fois-l\u00e0 un jour du calendrier <i>(Selon Plutarque, il s\u2019agirait d\u2019Alexandre )<\/i> et cet autre qui du mois de juin fit un second mois de mai (<i>Il s\u2019agirait encore d\u2019Alexandre, qui ordonna qu\u2019on appelle le mois de juin le \u00ab second mai \u00bb pour \u00e9viter de commencer une campagne en juin, usage contraire \u00e0 celui des rois mac\u00e9doniens).<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">61. Les Lac\u00e9d\u00e9moniens eux-m\u00eames, pourtant si scrupuleux \u00e0 respecter les lois de leur pays, se trouvant g\u00ean\u00e9s par la loi qui d\u00e9fendait d\u2019\u00e9lire deux fois Amiral la m\u00eame personne, alors que leurs affaires requ\u00e9raient de toute n\u00e9cessit\u00e9 que Lysandre pr\u00eet de nouveau cette charge, nomm\u00e8rent en effet un certain Aracus comme Amiral, mais Lysandre Surintendant de la Marine. Et ils us\u00e8rent encore d\u2019une semblable subtilit\u00e9, quand ils envoy\u00e8rent un de leurs ambassadeurs devant les Ath\u00e9niens, pour obtenir le changement d\u2019un r\u00e8glement quelconque. P\u00e9ricl\u00e8s all\u00e9guant qu\u2019il \u00e9tait d\u00e9fendu d\u2019enlever le tableau o\u00f9 une loi avait \u00e9t\u00e9 inscrite, l\u2019ambassadeur lui conseilla de le retourner seulement, puisque cela n\u2019\u00e9tait pas d\u00e9fendu <i>(cf. Plutarque, Vie de P\u00e9ricl\u00e8s, XVIII.) <\/i><\/p>\n<p>Et c\u2019est de cela que Plutarque loue Philopoemen, disant que n\u00e9 pour commander, il savait non seulement commander selon les lois, mais commander aux lois elles-m\u00eames, quand la n\u00e9cessit\u00e9 publique l\u2019exigeait.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; text-justify: inter-ideograph;\"><span style=\"mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman';\">Version originale du livre \u00ab\u00a0les essais\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; text-justify: inter-ideograph;\"><a title=\"livre original les essais de Montaine\" href=\"http:\/\/www.bribes.org\/trismegiste\/es1ch00.htm\"><span style=\"mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman';\"> http:\/\/www.bribes.org\/trismegiste\/es1ch00.htm<\/span><\/a><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; text-justify: inter-ideograph;\"><a title=\"livre original les essais de Montaine\" href=\"http:\/\/www.bribes.org\/trismegiste\/es1ch00.htm\">\u00a0<\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les essais de MONTAIGNE M\u00e9moires, confidences, Cheminement int\u00e9rieur, \u00ab\u00a0les essais\u00a0\u00bb se veulent un recueil de textes formul\u00e9s dans la spontan\u00e9it\u00e9 de la pens\u00e9e. Une travers\u00e9e dans le temps, qui vagabonde en s&rsquo;autorisant de nombreuses digressions sur une multitude de sujets. Je qualifierai de mani\u00e8re tr\u00e8s os\u00e9e les \u00ab\u00a0essais\u00a0\u00bb comme une autobiographie encyclop\u00e9dique. 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