« Mon enfance volée »

 « Mon enfance volée »

Un récit de vie écrit avec Cindy

petite fille prisonnière

Ce manuscrit a été réalisé avec 30 heures de travail :entretiens,écriture.Il est le témoignage d’une jeune femme racontant  son calvaire qui a duré  de l’âge de  4 à 14 ans, subissant le viol quotidien de son beau père.

Extrait du texte autobiographique « Mon enfance volée »

Mai 2010, une nouvelle brutale me fauche.
D, mon beau père sort de prison après avoir écopé de seulement 8 ans de prison alors qu’il devait purger une peine de 14 ans.
La longue ascension de ma renaissance  s’arrête et je retombe dans les tourments des heures les plus noires de mon calvaire.

Aujourd’hui, je cherche une voie pour me sortir de mon enfermement,  toutes mes pensées sont polluées du sceau de la honte et de la culpabilité. Je coule de plus en plus et je n’arrive plus à vivre normalement. Certaines personnes me suggèrent le pardon. Je me demande si le pardon peut vraiment  m’aider ?
Et si oui, comment arriver au chemin du pardon ?

Revivre mon histoire est toujours douloureux pourtant je n’hésite pas à me mettre en souffrance pour vous  l’écrire, celle de la petite fille que je fus.

Nous vivions dans une petite maison de location. Nous aurions pu vivre normalement comme des millions de familles françaises. Un divorce va faire éclater la cellule familiale et ce sera le départ de mon drame. A la suite du divorce, mon père partira quelque temps en Afrique et je ne le verrais plus avant longtemps. Sans doute ma mère souffrait puisque j’ai ancré en moi l’image d’elle qui pleure par terre dans la pièce quand elle appris le divorce. Ma mère n’étant pas d’un naturel affectueux, je me suis sentie abandonnée et mon père m’a vite manqué…Environ un an après, ma mère se remet en ménage avec D, qui vient habiter dans le nouvel appartement de location…
D, moi, je le trouve gentil. Il m’aime bien, il est très attentionné et me paye tout ce que je veux souvent contre l’avis de ma mère. Il m’offre un téléviseur qui sera installé dans ma chambre. Une autre fois, il reviendra avec des hamsters compagnons de jeux pour moi qui restait beaucoup à la maison. Sans compter la quantité de jouets qu’il paye, pour se dédouaner, mais bien sûr sans que je n’y prête d’intentions malveillantes. Pour moi, c’est un homme gentil qui me gâte. Le prix de tous ces cadeaux, je le paierais très très cher.

Ma mère, à cette époque, travaille  et c’est Dominique qui s’occupe  de moi. Il me prend en charge quand je rentre de l’école. Il me fait des câlins, joue avec moi et m’aide à faire ma toilette. Mais très vite, je trouve qu’il a un comportement bizarre. Quand je suis en jupe, il  la soulève pour regarder en dessous et puis me met sur lui et je sens quelque chose de dur sans savoir ce que c’est. Mais comme il me gâte et est très gentil, je me sens bien. Je trouve juste curieux  qu’il me touche beaucoup, qu’il mette ses doigts partout quand je prends mon bain. Il me dit qu’il m’aime. Petit à petit, quand je vais chez mes copines et que je vois les autres papas, j’observe qu’ils ne font pas les mêmes gestes à leur petite fille…

Un matin, alors que ma mère est partie travailler, je rejoins D dans le lit conjugal pour avoir le câlin d’un papa…J’ai eu le câlin d’un salaud pervers : il m’embrasse sur la bouche, se colle à moi et me caresse longuement le sexe. Je reste là tétanisée par la peur qui grandit, sans réaction.  Enfin, il  finit par partir, me laissant seule dans la chambre, désemparée. Je ne sais pas ce qui m’arrive, je ne comprends rien, je suis complètement démunie.

D, comme tout manipulateur, saura m’utiliser pour son seul plaisir avec des arguments qu’une petite fille ne peut réfuter. Petit à petit il prend l’habitude de me garder avec lui et me fait rater quelquefois l’école.

On n’imagine pas la force de persuasion qu’un adulte peut développer sur un enfant  vierge de toutes les manigances d’adultes. Un enfant a besoin avant tout d’amour et quand on lui apporte de l’attention, le piège se referme inexorablement sur la petite chose qu’on devient pour toujours, même après des années.

Pendant six mois, D a patiemment tissé sa toile en m’accordant du temps et m’a conduite, petit à petit, vers l’irréparable horreur. D’attouchements légers au début il s’est enhardi en me demandant d’aller de plus en plus loin, ne ménageant pas sa peine pour me rassurer. Le  subterfuge suprême employé par tous les salauds du genre, c’est d’utiliser la culpabilité de l’enfant et son désir de donner à l’être qu’on aime ce qu’il demande. A mes gémissements quand, emporté par son désir, il me fait mal, la réponse concise et imparable tombe irrémédiablement « C’est parce qu’on aime qu’on fait cela, c’est normal ». Pour un enfant, l’adulte sait, il a toujours raison alors on  croit qu’effectivement comme un vaccin dont la piqûre fait mal mais qui nous préserve de la maladie, on accepte la souffrance.

Que dire, que répondre quand on a sept ans, qu’on est seule, livrée à un individu qui est un adulte qu’on aime ? On entre dans le silence complice du monstre qui d’un côté vous soigne, vous gâte et de l’autre vous meurtrit pour assouvir ses fantasmes hors nature. Les phrases égrenées après chaque torture qui demandent de se taire, de garder le secret. Moi j’y croyais malgré ma blessure de petite fille. Puisqu’on me disait que c’était normal

Les jours défilaient et je vivais l’enfer sans me plaindre enfermée dans cette fatalité.

Un jour, à l’école, j’assiste à une séance d’information sur les gestes qu’il ne faut pas accepter et je me rends compte que ce que D m’inflige n’est pas de l’amour mais que cela s’appelle un viol et j’ai compris que j’étais une victime et qu’il fallait qu’il arrête ses agissements.Forte de cette vérité je lui dis que je savais que ce qu’il faisait était mal et anormal et que je ne voulais  plus qu’il me touche. A  ce moment  je crois être délivrée de cette obligation et dans mon esprit naïf je me dis qu’il ne peut continuer car il saura maintenant qu’on ne doit pas faire cela avec une petite fille même si on l’aime. Quelle ne fut pas ma stupéfaction quand je l’entendis me dire : « Si tu ne fais pas ce que je te dis, je  m’en prendrai à ta petite sœur.
Le monde s’écroule autour de moi et je sens tout le poids de ma responsabilité de sauver ma sœur. C’est ce que je fis pendant encore des années, n’ayant qu’un objectif en tête, détourner ce salaud d’abuser de  ma petite sœur.
Mon corps ne m’appartient plus, je suis là sans être là. Je suis résignée, morte de l’intérieur, vivant sans lendemain avec une pensée obsédante : qu’est-ce que j’ai fait de mal pour mériter ce traitement indigne. Les viols ont continué encore et encore durant des mois, sans que personne n’intervienne pour que cesse mon calvaire. Quand il s’acharnait sur moi pendant la journée ma mère était absente mais le soir quand elle revenait, elle n’empêchait rien. Peut être qu’au début elle a pensé, du fait que c’est lui qui s’occupait de moi, qu’il me faisait un câlin pour m’endormir. Mais les années passant, le rituel restait immuable, elle s’installait devant la télévision alors que cet homme vil m’emmenait dans la chambre, sans s’inquiéter outre mesure de ce que je vivais dans la pièce d’à côté.

Aujourd’hui encore, je pense avoir mérité mon châtiment et je dois me taire pour que la salissure ne m’atteigne plus. Je suis une personne qui a été sacrifiée sur l’autel du désir des hommes. Pendant toute cette période, je ne disais rien, j’étais effacée, m’enfonçant de plus en plus dans ce tragique silence.
Vers 12 ans,  j’ai osé espérer qu’une fenêtre sur la vérité me délivre de mon cauchemar. C’était un jour où mon beau-père n’était pas là. J’étais assise sur mon lit et je pleurais doucement comme cela m’arrivait très souvent. Ma mère est entrée et m’a demandé ce qui se passait. Par peur des représailles je n’osais rien lui avouer. Elle a insisté me disant que j’irai mieux si je lui parlais de ce qui me tracassait. Je l’ai cru, avec le fol espoir qu’enfin elle me délivre de l’enfer. Après un silence, j’ai avoué : « C’est D, il n’a pas un comportement normal. » Ma mère a tout de suite compris et m’a demandé s’il m’avait touché. A cet instant je ne pouvais plus me taire et je lui ai confié qu’il m’avait violée. Sa réaction me sidéra. Ce ne fut qu’une phrase lapidaire qui liquida tout mon espoir : « Même si c’est vrai, on ne portera pas plainte car il faut lui laisser une chance »…

Une chance, m’en a t-il laissé une lui ? Ma révélation n’a rien changé

Je me suis sentie désemparée, moi qui avait ouvert mon cœur à ma mère avec la certitude que oui, elle interviendrait puisque c’était ma mère. Cette femme a préféré sacrifier sa fille pour l’amour de ce salaud. Cette nouvelle trahison m’a détruite et m’a enfoncée encore un peu plus dans ma culpabilité. Car je me suis dit que si elle réagissait de cette façon, c’est que le problème venait de moi.

Comment expliquer combien on se sent fautive, sale et persuadée que c’est notre comportement qui a provoqué cela. On n’ose rien, murée dans l’humiliation, espérant juste que les choses cessent. Nous n’avons aucune confiance en nous, aucune force qui nous fait relever la tête pour parler. J’étais programmée pour subir ce que Dominique m’infligeait parce qu’il m’avait suffisamment manipulée pendant toutes ces années pour faire de moi son objet, inerte, décrochée de toute réalité, en me persuadant que j’avais toujours provoqué la situation dans laquelle j’étais.

J’ai profité d’un week-end où j’étais chez ma tante avec mon père pour lui demander d’aller vivre avec lui. Il a accepté, enfin mon calvaire prenait fin. Je n’endurais plus ses sévices mais  psychologiquement j’étais détruite. Il m’a fallu encore une année entière pour  commencer à parler de mon histoire et de  ce que j’avais subi…

D a été interpellé par des policiers pour être interrogé. J’avais alors 15 ans. Paradoxalement, je devais  pour sa condamnation revivre mon calvaire ; les interrogatoires ont commencé avec des questions précises, directes, intrusives qui me renvoyait à l’acte du viol dans toute  son odieuse  précision. Puis ce fût l’enfer des expertises gynécologiques et psychiatriques qui, devaient justifier de sa culpabilité.
…Enfin le 9 mars 2004, le procès en assise contre D s’ouvre.

Finalement il n’existe pas de lieu pour exulter cette souffrance par des mots face à son tortionnaire,  car la parole dans un tribunal est très codifié… Il a été reconnu que j’avais subi un traumatisme sévère physique et mental et le verdict tombe : 14 ans de réclusion criminelle et 5 années de suivi socio-judiciaire avec l’interdiction d’approcher d’autres enfants que les siens.

Aujourd’hui D, je t’écris une première lettre, celle qui me brûle les lèvres et qui j’espère, pour un temps, allègera mon tourment. Une lettre exutoire pour te crier avec force toute la haine que j’ai accumulée contre toi.

« Mon bourreau,

Je t’écris cette lettre pour te dire tout le mal que tu m’as fait. Je te faisais confiance, tu étais comme un papa pour moi et tu t’es servie de moi pour assouvir tes pulsions. Pourquoi ? Comment as-tu pu me faire ça ? Je sais que je n’aurais jamais de réponse à mes questions, tout ce que je sais, c’est que tu es un pervers, un manipulateur, une merde, un salaud en fait. Comment as-tu pu bander devant une fillette de 7 ans ? Tu es vraiment un grand malade mental, il doit vraiment te manquer des cases. Tout ce que tu mérites, c’est de souffrir comme tu as pu me le faire. On devrait te castrer. Tu m’as fait croire que tout cela était normal et je t’ai cru. Pourquoi ? Tout simplement parce que tu étais un adulte donc pour moi tu avais forcément raison et de plus, du haut de mes 7 ans, je ne connaissais rien à la sexualité. Tu m’as trahie, humiliée, tu m’as volé ma dignité, tu as brisé ma vie tout simplement. Tu m’as marqué au feutre indélébile et je dois vivre avec ça jusqu’à la fin de ma vie. Ce n’est pas juste, toi tu fais ta vie tranquillement et moi je dois me battre pour lutter et pour avancer. Car oui je veux m’en sortir et je vais y arriver. Tu m’as déjà volé mon enfance, mon adolescence donc maintenant STOP, tu ne me voleras pas ma vie de femme et de maman. As-tu au moins des remords ? Pas sûr. Au procès, pas une seule fois tu m’as demandé de te pardonner même si ce n’est pas pour ça que je l’aurais fait, pas une seule fois tu m’as regardé dans les yeux, tu étais complètement indifférent comme si tu t’en fichais.

Tout ce que j’espère maintenant, c’est que tu ne recommenceras pas à briser la vie d’une autre personne. Je ne souhaite ne plus jamais avoir de tes nouvelles mais  j’espère que tu mesures l’importance de tes actes. »

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